Mais nous devons écarter ces objections qui ne portent pas sur la réalité du problème posé dans toutes les consciences.

La philosophie, n'ayant point de raisons d'État, n'est que sincère dans ce qu'elle affirme et n'admet guère ces façons d'apprécier ou plutôt de jauger la vie humaine.

La durée, ce n'est pas la vie; c'en est une qualité. Sous ce mot, la vie humaine, nous avons l'idée d'action et de pensée. Ce qui fait vivre l'homme, ce sont les liens et les rapports qui l'unissent à ce qui l'entoure; plus ces liens se fortifient, plus la vie se réalise dans l'homme. Or, quels sont les affections, les rapports spontanés et naturels qui lui appartiennent? Rêves ou réalités, nous ne voyons pas plus de quatre éléments de la vie, éléments d'où les plaisirs, les passions, les devoirs, dérivaient depuis six mille ans; ce furent la famille, l'amour, la conscience et l'idéal. Puisque ce sont les éléments naturels de la vie, reste à savoir s'ils se renforcent dans les pays civilisés: dans le cas d'affirmative, nous pourrons avancer que la vie moyenne est en progrès.

Mais nous voyons d'ici le sourire du lecteur, tant le résultat de l'analyse lui est connu par avance. Il est inutile de l'écrire. Les types de la famille sont suffisamment bafoués, chaque soir, dans un millier de théâtres, devant une centaine de millions d'âmes, en Europe, pour qu'on soit édifié sur la valeur attribuée à cette parole par la majorité.—L'amour est devenu quelque peu la poésie de l'hygiène; l'idéal se définirait, pour le plus grand nombre, la foi dans le présent. Pour ce qui concerne la conscience et la morale publiques, il suffit d'ouvrir l'un des Codes. Prenons celui de France, par exemple. Il compte environ quatre-vingt mille lois. Nous demandons simplement ce que pourraient bien être la conscience et la morale publiques dans un pays de trente-huit à quarante millions d'âmes, lorsqu'il faut quatre-vingt mille lois, un millier de tribunaux toujours exubérants d'affaires, cinq ou six cent mille baïonnettes et quarante ou cinquante mille hommes de police pour les y maintenir?...

La durée de la vie moyenne augmente?... En le supposant, il faut avouer que cette augmentation coûte cher. L'homme a voulu s'affranchir de vieux préjugés; il désirait «épurer son idéal,» devenir libre, enfin,—suivant son indéfinissable expression.—Le voilà servi à souhait: il n'y a plus que l'artificiel. Les crimes aussi diminuent;—mais les vices augmentent et l'homme arrive toujours à perdre en profondeur ce qu'il gagne en surface.

Revenons à la médecine. En face d'une question décisive,—soit celle du sang humain, par exemple,—la science paraît se troubler. Or, en définissant les divers modes de manifestation, les nombreuses variétés de symptômes sous lesquels apparaît son affaiblissement, par le terme vague et général, la chlorose, on trouve,—suivant l'estimation de praticiens éclairés et d'après le recensement des maladies modernes,—on trouve que c'est par millions que les chloroses se comptent en Europe; ce qui induirait à penser, quoi qu'en puissent dire les zélateurs d'une statistique erronée et embryonnaire, que les forces de constitution décroissent dans les générations humaines en raison du développement intellectuel des sociétés.

L'on objectera que le «remède suit le mal!» On mentionnera, par exemple, la découverte du traitement des chloroses par le fer. Les docteurs désintéressés répondront au sujet de l'efficacité du fer. Sur deux sujets choisis et traités dans des conditions identiques par le fer (présenté sous toute formule, lactate, iodure, citrate, etc., peu importe), le résultat sera la mort de l'un et la guérison de l'autre, sans qu'il soit humainement possible de déterminer la raison de cette différence. Ce qui échappe dans l'expérimentation médicale est de même nature que ce qui échappe en métaphysique, et ce qu'on appelle éléments, forces, principes, ne répond pas à ce titre; mots inexacts, et rien de plus! Des éléments?... D'où vient, alors, qu'ayant tous les éléments du sang humain, on n'en puisse distiller une goutte?... D'où vient qu'il soit permis de mélanger indéfiniment de l'acide nitrique, du graphite, de l'eau, etc., sans obtenir de la chair avec cette composition?... D'où vient qu'on puisse manier les phosphates de magnésie, de chaux et de soude en les combinant avec le reste des éléments laissés par la décomposition de toutes les parties du squelette sans arriver à fabriquer de l'os avec ces moyens? Qu'est-ce que des principes impuissants qui ont besoin d'autre chose que d'eux-mêmes, à ce qu'il paraît, pour produire leurs conséquences? Tout cela nous rappelle une parole bien connue de l'un des plus illustres et des plus profonds docteurs de ces derniers temps; sur le lit de mort, il formulait ainsi sa conclusion triviale et suprême: «Tenez-vous la tête fraîche, les pieds chauds, le ventre libre, et moquez-vous des médecins.» Plaisanterie de moribond, d'accord; mais y a-t-il beaucoup de médecins qui n'en diraient pas autant? Il est à remarquer d'ailleurs que ceux qui doutent d'une science sont presque toujours ceux qui paraissent avoir fait de cette science le but de leur carrière.

Au total, ce que la médecine aurait découvert de plus nouveau et de plus clair, c'est qu'un régime sobre et réglé, des aliments sains, de l'exercice, un air pur, le calme des mœurs et un bon tempérament peuvent conduire à la centaine. Malheureusement, cette excellente maxime,—que nos premiers parents ont cru devoir nous léguer,—tout en demeurant l'axiome fondamental et la conclusion définitive de la science, est devenue très difficile à mettre en pratique pour les cinq sixièmes des individus. Les populations croissantes, les difficultés économiques, l'organisation étrange des métiers, des moyens d'existence et le genre de vie moderne excluent et mettent hors de portée pour des millions d'âmes jusqu'à la possibilité de pratiquer une hygiène sortable. Condamnés à subir plus fréquemment que les anciens les plus tristes maladies, nous arrivons peu à peu à un système universel de guérisons et de drogues qui rendra les générations débiles, appauvrira la vitalité humaine et enfin hâtera l'apparition d'un second terme dans la progression de la durée. Qui peut dire, en effet, que la statistique de la vie ne se balance pas sur deux termes? Sur une progression ascendante et descendante, comme toute chose, et que nous ne marchons pas vers ce premier terme d'une période de diminution?

Il est évidemment certain (pour ceux qui, réduisant d'un coup d'œil toutes les petites aberrations arbitraires à leur dénominateur commun, savent que d'un mot dévoyé de son acception réelle, peut partir une irradiation indéfinie de sottises), il est, disons-nous, certain que, étant tenu compte de la hausse naturelle des populations, la mortalité suit avec sa fidélité ordinaire et ponctuelle la progression des dénombrements, tout comme autrefois. Le nombre et la variété des maladies augmentent en germes cachés, l'homme se créant des habitudes, conséquences des autres branches du progrès, et l'explosion d'une débâcle imminente ne doit, certes, pas être considérée comme absolument impossible.

Non seulement les anciens nous surpassèrent, de l'aveu des modernes, dans leurs théories hygiéniques et dans leurs applications de ces théories, mais, dans l'art de guérir leurs maladies, l'expérience paraît démontrer qu'ils réussissaient dans la même proportion que nous. Il ne faut pas omettre, d'ailleurs, que même de nos jours les anachorètes perdus dans les Thébaïdes, les empiriques et les jongleurs de l'Orient, les derviches de la Haute-Égypte, etc., ont aussi leurs manières extra-scientifiques de guérir les plus horribles maux qui aient jamais affligé notre espèce, et cela d'une façon bien autrement rapide et radicale que ne guérissent les médecins d'Europe.