Telle est, du moins, l’impression qui ressort, pour tout esprit réfléchi, des Études sur les mouvements réflexes, de MM. Suë et Sédillot à Claude Bernard, de Claude Bernard à MM. Brown-Séquard et aux plus récents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n’était pas l’arrière-pensée de la Science, de quel droit se ferait-elle profanatrice de cadavres et s’amuserait-elle à faire grimacer des décapités ?

La loi ne protège pas ces victimes.

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Oh ! tout cela n’a rien qui puisse étonner le chrétien. L’Eglise a, de tout temps, permis, autorisé, — parfois, même, prescrit aux fidèles la créance à de certaines légendes vénérables — (celle de saint Denis, par exemple) — dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilité. L’épisode de l’Evêque-martyr, marchant, son chef mitré à la main, n’est-il pas sculpté au fronton de cent cathédrales, voire de Notre-Dame de Paris ? Le miracle n’est jamais tout à fait anti-naturel : tant d’animaux décapités marchent ou volent si longtemps encore, tant de reptiles, coupés en vingt morceaux, cherchent à se rassembler, que le plus sceptique sourire s’éteint devant une réflexion, quant à ces sortes de mystérieuses légendes, aujourd’hui.

Si donc la tête est ce membre plus nécessaire que les autres, où la Vie se localise en dernier ressort et peut être constatée, ce n’est pas le dernier soupir qui, sur nos lèvres, peut attester la mort. Souvent, en de certaines maladies — par exemple, le croup — des incisions au cou sont pratiquées, qui permettent de survivre à l’étouffement naturel, bien que le miroir, appliqué aux lèvres, ne se ternisse pas. — Bref, selon l’Esprit chrétien, tant que l’âme n’a point abandonné la tête, — la Tête qui reçoit ce sacrement du Baptême dont se pénètre, (fût-il paralysé) le reste du corps, — il ne saurait être dit, d’une manière absolue, de tel individu, qu’il est décédé.

Or, comme le Prêtre ne peut, à la rigueur, que bénir et non absoudre les restes de ceux qui, se refusant à la Foi, n’ont pas accepté l’Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le soldat, — frappé d’un projectile à la bouche ou à la gorge, — ou le cou plus qu’à moitié fendu d’un coup de sabre, — fut réduit, moribond, à répondre en toute hâte, par des signes de paupières, à la question précipitée d’un aumônier, afin d’en obtenir cette clef — sacrée pour les croyants — de l’évasion du monde, l’Absolution !

Et comme rien ne peut diviser qu’illusoirement l’occulte, la réel ensemble du corps, — puisque, très souvent, l’homme souffre du membre dont il fut amputé, — la tête a toujours suffi pour que le tronc des blessés bénéficiât, quand même, tout entier, — eût-il perdu, dans la mêlée, à droite et à gauche, bras et jambes, — de la puissance rédemptrice du Sacrement.

Il est évident que je ne parle, ici, qu’au seul point de vue de la Foi chrétienne, ne reconnaissant la valeur d’aucun autre point de vue, d’ailleurs, en cette question — comme en toutes autres.

Eh bien, puisque d’une part, lorsqu’il s’agit d’une œuvre de salut, l’Eglise n’hésite pas à s’adjoindre les ressources de la Science, et que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours... par exemple de l’électricité (cette apparente humiliation du tonnerre), pour expédier « par dépêche contrôlée » l’Absolution papale à d’augustes moribonds, voire à de simples personnages pieux, — puisque, d’autre part, le prêtre, tardivement appelé au chevet d’un agonisant évanoui, demande, tous les jours, au médecin « si la Science ne peut faire ouvrir les yeux, un seul instant, à ce malade en délire, — le temps, seulement, de lui offrir l’Absolution... et puisque, enfin, le chrétien part de cet éternel principe que, la Clémence de Dieu étant sans bornes, bien osé serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous oubliée), prétendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d’un jour, assigner une limite à la Bonté-Libératrice, — oui, j’avoue, humblement, ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif précis, clair, nettement exprimé, le Christianisme, ici, pour la première fois, se refuserait à suivre la Science — même sur l’extravagant terrain qu’elle vient de se choisir.

Depuis bientôt deux mille années, il a prouvé que les plus triviales railleries, les vains étonnements, les sarcastiques objections n’entravaient guère ses décisions sûres et qu’il n’a que faire d’être sanctionné par le prétendu Sens-commun de telles ou telles majorités. — En conséquence, au cas où la table d’expériences ultra-légales serait à ce point rapprochée de notre instrument de supplice, il me semblerait étrange de proscrire, a priori, étourdiment et comme tout à fait absurde, la mesure suivante... que nos missionnaires en Chine trouveraient peut-être aussi simple qu’orthodoxe, — eux qui subissent et voient subir, tous les jours, à leurs néophytes, le supplice d’être coupés en cent morceaux (tête comprise), ainsi que l’on peut s’en convaincre aux Missions étrangères, rue du Bac.