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Quatre heures du matin sonnent. Le prêtre et le condamné sont laissés seuls un instant, dans la cellule, pour les suprêmes paroles. Le désespéré persiste dans l’endurcissement et l’impénitence. Aucune lueur de Dieu dans cette âme trouble. Il repousse le pardon, d’un sourire, — le crucifix sublime, d’un mouvement d’épaules.

Cela s’est vu. Récemment. Hier encore.

En cette occurrence, pourquoi le prêtre, mandataire intrépide du dernier effort divin, ne prononcerait-il pas — en les modifiant selon sa souveraine prudence — des paroles analogues aux suivantes, puisque la Science paraît le lui permettre, et puisqu’au point de vue terre à terre il est rétribué par l’État et la Chrétienté pour accomplir son devoir jusqu’au bout :

— Mon frère, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre buée de tes sens te fait prendre trop au sérieux ce triste ciel apparent, ce sol fuyant qui t’exclut de ses ombres, ces illusions de Temps et d’Espace sur lesquelles se trame la lourde irréalité de ce monde. Cependant tout cela, d’ici à peu d’instants, ne sera plus, pour Toi, que le nul rentré en son originel néant. Et c’est au nom de cette Raison même, en laquelle tu puises le poignant courage d’affronter, sans espérance, ton propre Infini, que plusieurs de tes semblables vont tout à l’heure, prendre sur les consciences de prolonger l’étouffée et ténébreuse agonie de la Tête, après l’humaine expiation.

« Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu. — Si, — même avec les réserves d’un doute, — il semble qu’une lueur de ton être-pensant veille, effectivement, encore, durant de brèves secondes, en cette tiède tête isolée, qui, seule, conçut et accepta les iniquités et souillures du corps, — non ! te dis-je ! tant que je pourrai juger flottante au vent de l’Abîme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait être affirmé sans témérité que le Salut du Ciel est entièrement perdu pour toi. Certes entre ton cœur et ton cerveau tout rapport semblera discontinué... mais il paraîtrait que tu es ailleurs que dans leur ensemble. Or, peut-être qu’en cette tête, réinjectée de ton sang, où rouleront les yeux inquiets et lamentables, mon fils ! oui, peut-être qu’ALORS tu voudras ne plus refuser ce que tu repousses maintenant, — et que si tu pouvais le crier, tu le crierais !... Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des miracles, pour qu’il te souvienne encore que je serai là, moi, son Prêtre, à genoux, priant seulement la prière des Agonisants, — car je n’aurai plus le droit de réciter celle des Morts, — devant cette table d’épouvantements où toutes les griffes électriques de la Science, comme des avant-courrières de celles des mauvais anges, seront déjà levées sur leur proie. Mes yeux seront aux écoutes de ton regard — au cas où je reconnaîtrai, en moi, que tu regardes !

« Oh ! si, à travers le crépuscule de tant d’horreur solitaire, illuminant tout à coup les ruines de ta mémoire, l’idée, seule, d’une espérance en la Clémence-divine, inspirée en toi, traverse les sanglantes brumes de ton âme, traduis-la — et tu la traduiras, malgré toi, — par le tout naturel et filial regard de l’Homme vers l’en-haut !

« Alors, me dressant, dédaigneux de tout respect humain et des plus éclairés sourires, fort, uniquement, de cette « Folie de la Croix » que l’Apôtre saint Paul m’a imposée du fond des siècles et en vertu de cette Absolution-conditionnelle que mon strict devoir est d’accorder, sur une lueur de vie et de repentir, aux chrétiens qu’une blessure mortelle prive simplement de l’usage de la parole, — au nom du Verbe éternel, enfin ! si je juge ta tête encore vive et suppliante, je lèverai sur ton front mon bras, pénétré, en cette seconde, de la substantielle foi des martyrs. — Et, tout entier, ton être réel, en sa forme immortelle, indéfectible, irrévocable — et que nul tranchant ne peut diviser — m’apparaîtra dans tes yeux, mon frère ! Et tu seras, pour moi, pareil à ce Larron, ton ancêtre du Calvaire, qui, râlant aussi sur son bois fatal, obtint, quand même, et les yeux déjà voilés, l’authentique assurance du Paradis.

« Parmi les ouvriers de la onzième heure, — qui furent payés de la journée comme s’ils fussent venus dès le matin, — toi, travailleur attardé, tu ne seras accouru que sur le minuit ! — Qu’importe ! Il sera temps encore, sois-en sûr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blêmes tout couverts de folie, d’impureté et d’orgueil, oserait affirmer que ton Créateur, notre Père, te marchandera sa miséricorde, alors que tes regards — vers lui levés, en un pareil instant, du fond de tes orbites, — en appelleront de sa Justice à sa Gloire ! Et de quel droit moi-même, — s’il me semble avéré que le Sauveur t’en envoie la plus vague des espérances, — au nom de quel présomptueux et dangereux scrupule, — dont Celui qui, d’un appel, fit sortir Lazare d’entre les morts, demain me demanderait compte, — hésiterais-je à t’absoudre de tes misères, à te frayer le chemin de la paix, à toi qui nous précèdes tous de si peu d’heures dans l’éternité ? — Quoi ! lorsque ta tête ne pouvait encore penser, elle a été jugée digne du sacrement du Baptême et, lorsqu’elle paraîtrait témoigner — peut-être — le repentir, je lui refuserais le sacrement de la Pénitence ! »

Concluons. — Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille, de toutes parts, la Foi chrétienne, — du moins aux yeux voilés de ceux qui ne connaissent ni l’exégèse, ni le sentiment, ni l’absolutisme de la Foi, — je ne comprends guère pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas qu’elle est la Fille du miracle. Si étrange que puisse donc sembler cette convention ante gladium entre le prêtre et le condamné, elle ne saurait choquer que de trop délicats incrédules ! — Car, en vérité, l’on peut affirmer qu’elle n’eût semblé que banale aux yeux et au sentiment de ces vieux Confesseurs d’autrefois, dont les actes ont cimenté l’édifice même de l’Église.