C’est pourquoi le retour d’Akëdysséril dans sa capitale, après un guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports de son peuple.

Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n’en fut plus distante que de très peu d’heures. Maintenant, on distinguait, au loin déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de fer descendaient les collines : la reine viendrait, sans doute, par la route de Surate ; elle entrerait par la porte principale des citadelles, laissant camper ses armées dans les villages environnants.

Déjà, dans Bénarès, au profond de l’allée de Pryamvêda, des torches couraient sous les térébinthes ; les esclaves royaux illuminaient de lampes, en hâte, l’immense palais de Séür. La population cueillait des branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l’avenue du palais, transversale à l’allée des Richis, s’ouvrant sur la place de Kama ; l’on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en écoutant frémir la terre sous l’irruption des chars de guerre, des fantassins en marche et des flots de cavalerie.

Soudain, l’on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des cliquetis d’armes et de chaînes — et, brisées par les chocs sonores de ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute part, des cohortes d’avant-garde entraient dans la ville, enseignes hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs sowaris.

Sur la place de Kama, l’esplanade de la porte de Surate était couverte de ces fauves tapis d’Irmensul — et des lointaines manufactures d’Ypsamboul — tissus aux bariolures éteintes, importés annuellement des marchands touraniens qui les échangeaient contre des eunuques.

Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers et des sycomores, le long de l’avenue du Gange, flottaient de riches étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte d’Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes, d’officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprès duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad. — On donnerait des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d’Éléphanta — de la poudre d’or, aussi — et, surtout, on livrerait, aux lueurs d’une torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes combats de rhinocéros qu’idolâtraient les Hindous. Les habitants redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beauté de la reine ; ils questionnaient les haletants éclaireurs ; à grand’peine, ils étaient rassurés.

Dans un espace laissé libre, entre d’élevés et lourd trépieds de bronze d’où s’échappaient de bleuâtres vapeurs d’encens, se tordaient, en des guirlandes, des théories de bayadères vêtues de gazes brillantes ; elles jouaient avec des chaînes de perles, faisaient miroiter des courbures de poignards, simulaient des mouvements de volupté, — des disputes, aussi, pour donner à leurs traits une animation ; — c’était à l’entrée de l’avenue des Richis sur le chemin du palais.

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A l’autre extrémité de la place de Kama s’ouvrait, silencieusement, la plus longue avenue. Celle-là, depuis des siècles, on en détournait le regard. Elle s’étendait, déserte, assombrissant, sur son profond parcours à l’abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant l’entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres, faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons d’une musique aiguë.

C’était l’avenue qui conduisait au temple de Sivà. Nul Hindou ne se fût aventuré sous l’épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient accoutumés à n’en parler jamais — fût-ce à voix basse. Et, comme la joie oppressait, aujourd’hui, les cœurs, on ne prenait aucune attention à cette avenue. On eût dit qu’elle n’arrondissait pas là, béante, ses ténèbres, avec son aspect de songe. D’après une très vieille tradition, à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l’étendue était toute pénétrée de l’ombre même de Sivà.