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Tous les yeux interrogeaient l’horizon. — Viendrait-elle avant que montât la nuit ? Et c’était une impatience à la fois recueillie et joyeuse.

Cependant le crépuscule s’azurait, les flammes dorées s’éteignaient et, dans la pâleur du ciel, déjà, — des étoiles...

Au moment où le globe divin oscillait au bord de l’espace, prêt à s’abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les vapeurs occidentales, — et voici qu’en cet instant même, au sortir des défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s’aplanissait la route de Surate, apparurent, en des étincellements d’épaisses poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des chars — et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères d’airain d’où sortaient de centrales pointes mortelles : un hérissement de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes coupées, entreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de chaque pas. Puis, escortant l’attirail roulant des machines de siège, et les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des litières de feuilles, gisaient les blessés, d’autres troupes de pied, les javelots ou la grande fronde à la ceinture ; — enfin, les chariots des vivres. C’était là presque toute l’avant-garde ; ils descendaient, en hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement par toutes les portes. Peu après, les éclats de trompettes royales, encore invisibles, répondirent, là-bas, aux gongs sacrés qui grondaient sur Bénarès.

Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant la route, criant différents ordres, et suivie d’un roulis de pesants traîneaux d’où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête basse, secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux tigrés, les deux rois d’Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe dans sa capitale, bien qu’avec de grands honneurs.

Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants, montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant, quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches : c’étaient les belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible.

Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d’un demi-orbe formé de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de guerriers d’élite — que suivait, de tous côtés, là-bas, là-bas, l’immense vision d’un enveloppement d’armées — apparut l’éléphant noir, aux défenses dorées, d’Akëdysséril.

A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois d’orgueil et d’épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante acclamation ; des milliers de palmes, agitées, s’élevèrent ; ce fut une enthousiaste furie de joie.

Déjà, dans la haute lueur de l’air, on distinguait la forme de la reine du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait, mystiquement, blanche en sa robe d’or, sur le disque du soleil. On apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s’agrafait son cimeterre. Elle mouvait elle-même, entre les doigts de sa main gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l’exemple des Dêvas sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa main droite, la fleur sceptrale de l’Inde, un lotus d’or mouillé d’une rosée de rubis.

Le soir, qui l’illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de l’espace, les diverses extrémités des trompes, — et, plus haut, latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les pointes des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des haches.