« Cependant, si par quelque enchantement, il était possible — que ces enfants condamnés mourussent d’une joie si vive, si pénétrante, si encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la vie ? Oui, par l’une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même, — l’exalter par quelque vertu de Sivà, — d’un embrasement de désirs... peut-être le feu de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de leurs sens en un évanouissement sans réveil ! — Ah ! si cette mort céleste était irréalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu’ils se la donneraient à eux-mêmes ? Seule, elle me semblait digne de leur douceur et de leur beauté.
« Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse divine, me répondit avec tranquillité :
— « Reine, j’accomplirai ton désir ! »
« Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes ordres, des palais de mes captifs. — Consolée, d’avance, par la beauté de mon crime, je me départis en armes, l’aube suivante, vers l’Arachosie, — d’où je reviens, victorieuse encore, Sivà ! grâce à ton ombre et à mes guerriers, ce soir.
« Or, tout à l’heure, au franchir des citadelles, j’eus souci de la fatale merveille sans doute accomplie durant mon éloignement. Déjà songeuse d’offrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce temple, lorsque mes phaodjs, apparus, m’ont révélé quelle fut, envers moi, la duplicité de ce très vieux homme-ci. »
La souveraine veuve regarda le fakir : à peine si sa voix décelait, en de légers tremblements, la fureur qu’elle dominait.
— « Démens-moi ! continua-t-elle ; dis-nous de quelles délices tu tins à fleurir, pour ces adolescents idéals, la pente de la mort promise ? sous les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis ? En quels inconnus frémissements d’amour tu fis vibrer leurs sens jusqu’à cet alanguissement mortel où je rêvais que s’éteignissent leurs deux êtres ! Non ! tais-toi.
« Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles, t’observaient — et j’ai lieu d’estimer leur clairvoyance fidèle... Va, tu peux lever sur moi tes yeux ! à qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime, n’étant pas de celles qui subissent des enchantements !...
« O prince pur, Sedjnour, ombre ingénue, — et toi, pâle Yelka, si douce, ô vierge ! Enfants, enfants !... le voici, cet homme de tourments qu’il faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui n’ont pas aimé.
« Je veux savoir pourquoi ce fils d’une femme oubliée me cacha cette haine qu’il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils sortirent et quelle vengeance il projetait d’exercer sur cette innocente postérité !... — Car de quel autre mobile s’expliquer ton œuvre, brahmane ? à moins que tes féroces instincts natals, ayant, à la longue, affolé ta stérile vieillesse, tu n’aies agi dans l’inconscience... et, devant la perfection de leur double supplice, comment le croire ?