« Ainsi, ce ne fut qu’avec des paroles, n’est-ce pas ? rien qu’avec des paroles, que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie, jusqu’à ce qu’enfin cette mort volontaire, où tu les persuadais de se réfugier contre leurs tourments, vînt les délivrer... de t’avoir entendu !
« Oui, tout l’ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prêtre ; — et c’est par dédain, sache-le, que je n’envoie pas, à l’instant même, ta tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure. »
Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des accents amers :
« Aussitôt que l’austérité de ton aspect eût séduit la foi de ces claires âmes, tu commenças cette œuvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur mutuelle tendresse que tu pris, d’abord, à tâche de détruire. Au souffle de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d’amour en ces jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour ta joie, — je vais te le dire !
« Vieillard, il te fallut que chacun d’eux se sentit solitaire ! Eh bien, — selon ce que tu leur laissas entendre, — chacun d’eux ne devait-il pas survivre à l’oublié, et régner, grâce à mes vœux, en des pays lointains, — aux côtés d’un être royal et plein d’amour, aujourd’hui préféré déjà ?... Comment te fut-il possible de les persuader ? — Mais tu savais en offrir mille preuves !... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants, échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de tes vengeances comme un rayon de soleil ? Non ! Non. Tu triomphais — et, tout à l’heure, je t’apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice ! Et le feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des jalousies, par la mélancolie de l’abandon, tu sus en irriter les désirs jusqu’à les rendre follement charnels — à cause de cette croyance où tu plongeais leurs cœurs, l’impossibilité de toute possession l’un de l’autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te faisais, sur les eaux saintes, une sorte d’effrayant messager de pleurs, d’épouvante, d’illusions mortes et d’adieux.
« Ah ! les délations de mes phaodjs sont profondes : elles m’ont éclairé sur certaine détestable puissance dont tu disposes ! Ils ont attesté, en un serment, les Dêvas des Expiations éternelles, que nulle arme n’est redoutable auprès de l’usage où ton noir génie sait plier la parole des vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s’entre-croisent, à ton gré, des éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et, lorsqu’un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d’abord, en... »
La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d’une lueur, entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible, perdu, flottant : et, symbolisant ainsi l’analyse où ses pensées s’aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et pâles, le bout de l’un de ses sourcils, en étendant l’autre main vers le brahme :
... — « en... des suppositions lointaines, motivées subtilement, et suivies d’affreux silences... Puis, — des inflexions, très singulières, de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses — dont tu épies, sans trêve, l’ombre passant sur les fronts. Alors — mystère de toute raison vaincue ! — d’étranges consonances, oui, presque nulles de signification, — et dont les magiques secrets te sont familiers, — te suffisent pour éclairer nos esprits d’insaisissables, de glaçantes inquiétudes ! de si troubles soupçons qu’une anxiété inconnue oppresse bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, en éveil, commençait à te regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt, alors, les reflets bleus froids des glaives, de l’écaille des dragons, des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime, étouffe... et il a des ailes ! Ses occultes morsures font saigner l’amour à n’en plus guérir. Tu sais l’art de susciter — pour les toujours décevoir — les espérances suprêmes ! A peine supposes-tu... que tu convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle malice qui anime ta sifflante pensée jamais ne louange que pour dissimuler les obliques flèches de tes réserves, qui, seules, importent ! — tu la sais, car tu es comme un mort méchant. D’un flair louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes à la présence qui t’écoute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l’esprit que tu te proposas ainsi de pénétrer d’un venin fluide, le germe d’une corrosive tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente — et qui devient bientôt si lourde, si âcre et si sombre — que vivre perd toute saveur, que le front se penche, accablé, que l’azur semble souillé depuis ton regard, que le cœur se serre à jamais — et que des êtres simples en peuvent mourir. C’est donc sous l’énergie de ce langage meurtrier — ton privilège, brahmane ! — que tu te complus et t’acharnas, jour à jour, à froisser — comme entre les ossements de tes mains — le double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux roses dans la nuit !
« Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans larmes, leurs sourires bien éteints ; lorsque le poids de leur angoisse dépassa ce que leurs cœurs pouvaient supporter sans cesser de battre, lorsqu’ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés, tu sus augmenter en chacun d’eux, tout à coup, cette soif de perdre jusqu’au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d’exister sans fidélité, sans croyance et sans espérance, en proie au tourment constant de leurs trop insatiables désirs l’un de l’autre. — Et cette nuit, cette nuit, tu les as laissés se précipiter dans le vaste fleuve, — te disant, peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort. »
Il y eut un moment de grand silence dans le temple, à cette parole.