« Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent encore les échos de cet édifice, — et s’il me plût d’entendre jusqu’à la fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c’est que, — fût-elle sans base et sans cause, — la colère des jeunes tueuses, dont les yeux sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à Sivà.
« Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires — et ne sais ce qui réalise ! Tu regardes un but et ne t’inquiètes point de l’unique moyen de l’atteindre. — Tu demandas s’il était au pouvoir de la Science divine d’induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite violence de l’Amour détruirait en eux, dans la lueur d’un même instant, les forces de la vie ?... Vraiment, quels autres enchantements qu’une réflexion toute naturelle devais-je mettre en œuvre pour satisfaire à l’imaginaire de ce dessein ? — Écoute : et daigne te souvenir.
« Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque Sinjab te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge, t’écriais-tu, n’a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon ce que tu m’attestas, était d’avoir survécu à ce grave ravissement.
« C’est que, — rappelle-toi, — déjà favorisée d’un sceptre, l’esprit troublé d’ambitieuses songeries, l’âme disséminée en mille soucis d’avenir, il n’était plus en ton pouvoir de te donner tout entière. Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de ton être et, ne t’appartenant plus en totalité tu te ressaisissais obscurément et malgré toi — jusqu’en ce conjugal charme de l’embrassement — aux attirances de ces choses étrangères à l’Amour.
« Pourquoi, dès lors, t’étonner, Akëdysséril, de survivre au péril que tu n’as pas couru ?
« Déjà tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente l’ivresse des cieux, d’avant-coureurs parfums de baisers dont l’idéal avait effleuré tes lèvres, émoussant la divine sensation future. Considère ton veuvage, ô belle veuve d’amour qui sais si distraitement survivre à ta douleur ! Comment la possession t’aurait-elle tuée, d’un être — dont la perte même te voit vivre ?
« C’est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu’étoilée. Son étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les autres. L’éclair de Kamadéva, le Seigneur de l’amour, ne les traversa que d’une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive ! Et ce n’est pas en ces douces nuits que les cœurs humains peuvent subir le choc de sa puissante foudre.
« Non !... Ce n’est que dans les nuits désespérées, noires et désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans l’être, hormis l’amour seul ; — c’est seulement en ces sortes de nuits qu’un aussi rouge éclair peut luire, sillonner l’étendue et anéantir ceux qu’il frappe ! C’est en ce vide seul que l’Amour, enfin, peut librement pénétrer les cœurs et les sens et les pensées au point de les dissoudre en lui d’une seule et mortelle commotion ! Car une loi des dieux a voulu que l’intensité d’une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi pour elle : alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute l’âme, l’incendie, la consume et peut la délivrer !
« C’est pourquoi j’ai accumulé beaucoup de nuits dans l’être de ces deux enfants : je la fis même plus profonde et plus dévastée que n’ont pu le dire les phaodjs !... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants délateurs connaissent, par exemple, l’intérieur de ces grands rochers du sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se précipiter dans le Gange ? »
*