Eh bien, avec l'Alicia-future, l'Alicia réelle, l'Alicia de votre âme, vous ne subirez plus ces stériles ennuis... Ce sera bien la parole attendue--et dont la beauté dépendra de votre suggestion même,--qu'elle répondra! Sa «conscience» ne sera plus la négation de la vôtre, mais deviendra la semblance d'âme que préférera votre mélancolie. Vous pourrez évoquer en elle la présence radieuse de votre seul amour, sans redouter, cette fois, qu'elle démente votre songe! Ses paroles ne décevront jamais votre espérance! Elles seront toujours aussi sublimes... que votre inspiration saura les susciter. Ici, vous n'aurez du moins pas à craindre d'être incompris, comme avec la vivante: vous aurez seulement à prendre attention au temps gravé entre les paroles. Il vous sera même inutile d'articuler, vous-même, des paroles! Les siennes répondront à vos pensées, à vos silences.
--Ah! si c'est, à ce point, une comédie que vous me proposez de jouer perpétuellement, répondit lord Ewald, c'est une offre à laquelle je ne puis que me refuser,--je dois vous le déclarer.
II
Rien de nouveau sous le soleil
Et j'ai reconnu que cela même était une vanité.
L'ECCLÉSIASTE.
Edison, à ce mot, posa sur la table, auprès de l'Andréïde, l'instrument lumineux qui suffisait à l'autopsie de sa créature, et relevant le front:
--Une comédie, mon cher lord? dit-il: mais, est-ce que vous ne consentez pas à la jouer toujours avec l'original, puisque, d'après vos confidences mêmes, vous ne pouvez que lui cacher ou lui taire à jamais votre arrière-pensée, par politesse?
Oh! qui donc serait assez étrange, sous le soleil, pour essayer de s'imaginer qu'il ne joue pas la comédie jusqu'à la mort? Ceux-là seuls qui ne savent pas leurs rôles prétendent le contraire. Tout le monde la joue! forcément! Et chacun avec soi-même. Être sincère? Voilà le seul rêve tout à fait irréalisable. Sincère! Comment serait-ce possible, puisqu'on ne sait rien? puisque personne n'est, vraiment, persuadé de rien! puisque l'on ne se connaît pas soi-même?--L'on voudrait convaincre son prochain que l'on est, soi-même, convaincu d'une chose--(alors que, dans la conscience mal étouffée, l'on entend, l'on voit, l'on sent le douteux de cette même chose)!--Et pourquoi? Pour se magnifier d'une foi d'ailleurs toute fictive, dont personne n'est dupe une seconde et que l'interlocuteur ne feint d'admettre... qu'afin qu'il lui soit rendu la pareille tout à l'heure. Comédie, vous dis-je. Mais si l'on pouvait être sincère, aucune société ne durerait une heure,--chacun passant l'existence à se donner de perpétuels démentis, vous le savez! Je défie l'homme le plus franc d'être sincère une minute sans se faire casser la figure ou se trouver dans la nécessité de la briser à ses semblables. Encore une fois, que savons-nous, pour oser émettre une opinion sur quoi que ce soit qui ne soit pas relative à mille influences de siècle, de milieux, de dispositions d'esprit, etc.--En amour? Ah! si deux amants pouvaient jamais se voir réellement, tels qu'ils sont, et savoir, réellement, ce qu'ils pensent ainsi que la façon dont ils sont conçus l'un par l'autre, leur passion s'envolerait à la minute! Heureusement pour eux ils oublient toujours cette loi physique inéluctable: «deux atomes ne peuvent se toucher.» Et ils ne se pénètrent que dans cette infinie illusion de leur rêve, incarnée dans l'enfant, et dont se perpétue la race humaine.
Sans l'illusion, tout périt. On ne l'évite pas. L'illusion, c'est la lumière! Regardez le ciel au-dessus des couches atmosphériques de la terre, à quatre ou cinq lieues, seulement, d'élévation: vous voyez un abîme couleur d'encre, parsemé de tisons rouges de nul éclat. Ce sont donc les nuages, symboles de l'Illusion, qui nous font la Lumière! Sans eux, les Ténèbres. Notre ciel joue donc lui-même la comédie de la Lumière--et nous devons nous régler sur son exemple sacré.