Lord Ewald tressaillit à cette parole grave de l'électricien; celui-ci continua pensif:
--Étendue à l'abri des feuillées ombreuses et des mille lueurs fleuries du souterrain, Sowana, les yeux fermés, perdue hors de la pesanteur du tout organisme, s'incorporait, vision fluide, en Hadaly! En ses mains solitaires, comme en celles d'une morte, elle tenait les correspondances métalliques de l'andréïde; elle marchait, en vérité, dans la marche de Hadaly, parlait en elle,--de cette vois si étrangement lointaine qui, durant son espèce de sommeil sacré, vibre sur ses lèvres! Et il me suffisait de redire, de lèvres aussi, mais en silence, tout ce que vous disiez, pour que cette Inconnue de nous deux, vous entendant par moi, répondît en ce fantôme.
D'où parlait-elle? Où entendait-elle? Qui se trouvait-elle devenue? Qu'est-ce que ce fluide incontestable, qui confère, pareil au légendaire anneau de Gigès, l'ubiquité, l'invisibilité, la transfiguration intellectuelle? A qui avions-nous affaire, enfin?
Questions.
Rappelez-vous le mouvement--si naturel!--de Hadaly vers la réfraction photographique de la belle Alicia, dans ce cadre? Et, en bas, celui vers l'appareil thermométrique propre à peser le calorique des rayons planétaires? l'explication, tout improvisée, de cet appareil? la scène, si singulière, de la bourse? Rappelez-vous la netteté avec laquelle Hadaly décrivait la toilette exacte de miss Alicia Clary, lisant, sous la lampe, la dépêche du premier soir, dans le wagon? Savez-vous par quel subtil, par quel incroyable moyen, ce fait de voyance extra-secrète a pu se produire? Voici:--Vous étiez imbu, pénétré, vous, du fluide nerveux de votre détestée et chère vivante! Or, à certain moment, si vous vous en rappelez, Hadaly vous a pris par la main pour vous conduire vers le hideux tiroir où reposent les restes de l'étoile théâtrale. Eh bien, le fluide nerveux de Sowana se trouvait, par l'intime transmission de l'autre fluide, en communion avec le vôtre, grâce à cette pression de la main de Hadaly. A l'instant même il s'envola sur ces invisibles réseaux demeurés, malgré sa distance apparente, entre vous et votre belle maîtresse: il s'en alla donc aboutir à leur centre effusif, c'est-à-dire à miss Alicia Clary, dans le wagon qui l'amenait à Menlo Park.
--Est-ce possible! songea lord Ewald à voix basse.
--Non: mais cela est, répondit l'électricien. Tant d'autres choses, d'apparence impossible, se réalisent autour de nous, que celle-ci, de plus ou de moins, n'a pas le pouvoir de me surprendre outre mesure, attendu que je suis de ceux qui ne peuvent jamais oublier la quantité de néant qu'il a fallu pour créer l'Univers.
Oui: l'inquiétante songeuse, étendue sur des coussins jetés sur une large planche de verre aux supports isolants, tenait le clavier d'induction dont les touches l'électrisaient doucement et entretenaient un courant entre elle et l'Andréide. Et j'ajouterai qu'il est de telles affinités entre les deux fluides auxquels elle était soumise, qu'il ne me semble pas très surprenant, surtout dans la situation ambiante où nous nous trouvions, que le phénomène d'extra-voyance se soit accompli.
--Un instant, répondit lord Ewald; certes, il est déjà fort admirable que l'électricité seule puisse, aujourd'hui, transmettre à des distances et des hauteurs sans limites bien précises--par exemple toutes forces-motrices connues: à tel point que,--si je dois en croire les rapports qui se publient de toutes parts,--demain, sans doute, elle fera rayonner sur cent mille réseaux, dans les usines terrestres, l'aveugle, la formidable énergie, jusqu'à nos jours perdue, des cataractes, des torrents,--que sais-je! du reflux même, peut-être.--Mais ce prestige est, à la rigueur, intelligible, étant donnés les conducteurs palpables,--magiques véhicules,--en lesquels vibre la puissance du fluide! Tandis que le fait de translation SEMI-SUBSTANTIELLE de ma pensée vive... comment l'admettre, à distance, sans inducteurs, si ténus qu'ils puissent être?
--D'abord, répondit l'électricien, la distance, en vérité, n'est plus ici, qu'une sorte d'illusion. Et puis! vous oubliez bon nombre de faits officiellement acquis, depuis peu de temps, à la Science expérimentale: savoir, par exemple, que--non plus seulement le fluide nerveux d'un être vivant, mais la simple vertu de certaines substances se transmettent à «distance» dans l'organisme humain, sans ingestion, suggestion ni induction. Les faits suivants ne sont-ils pas avérés aux yeux des plus positifs médecins actuels:--voici tel nombre de flacons de cristal, hermétiquement scellés et enveloppés, contenant, chacun, telle drogue dont j'ignore le nom. Je me saisis, au hasard, de l'un d'entre eux; je l'approche, à dix ou douze centimètres, de la base crânienne d'un--hystérique, par exemple:--en quelques minutes, voici que le sujet se convulse, vomit, éternue, clame ou s'endort selon les vertus propres au spécifique présenté derrière sa tête à cette distance.--Quoi! si c'est un acide mortel, ce malade offrira les symptômes--pouvant entraîner son décès--de l'intoxication par cet acide? Si c'est tel électuaire, il tombera dans une ponctuelle extase, revêtue, constamment, d'un précis caractère de religiosité,-- en des hallucinations toujours sacrées? fût-il le fidèle d'un culte différent de celui dont il éprouvera les mystiques visions? Si je tiens, par hasard, un chlorure,--du chlorure d'or,--voici que ce voisinage le brûle jusqu'à lui arracher des cris de souffrance?--Où sont les conducteurs de ces phénomènes? Et, devant ces incontestables faits, qui pénètrent la Science expérimentale d'une si légitime stupéfaction, pourquoi ne supposerais-je pas la possibilité d'un fluide-nouveau, mixte, synthèse de l'électrique et du nerveux, tenant, à la fois, de celui qui fait mouvoir, vers le pôle nord, la pointe de toute aiguille aimantée et de celui qui fascine l'oiseau placé sous le battement d'ailes de l'épervier?