Ce n'est que soumise à la suprématie de cette influence que la comédienne, durant des jours entiers, récita patiemment, sur cette estrade, et environnée de mes objectifs invisibles, chaque phrase des scènes que possède Hadaly et qui la personnalisent. Et ceci jusqu'aux intonations, mouvements et regards désirés, lesquels étaient appelés, inspirés, en cette belle innocente, par Sowana. Les fidèles poumons d'or de Hadaly n'enregistraient, sous le doigt de l'inspiratrice que la parfaite nuance vocale enfin proférée entre vingt autres, quelquefois.--Moi, le micromètre en main et ma plus forte loupe sous la paupière, je ne ciselais, qu'au degré correspondant à leur instantanée photographie, sur les aspérités du cylindre-moteur de l'Andréide, les seuls ensembles parfaits des mouvements, unis aux regards ainsi qu'aux expressions radieuses ou graves d'Alicia. Durant les onze journées que ce travail a demandé, le reste physique du fantôme s'accomplissait--moins la poitrine, enfin,--sur mes scrupuleuses indications.--Voulez-vous voir les quelques douzaines de spéciales épreuves photochromiques sur lesquelles sont piqués les points (précis à des millièmes de millimètre près), où les grains de poudre métalliques ont été disséminés, en la carnation, pour l'exacte aimantalisation des cinq ou six sourires fondamentaux de miss Alicia Clary? Je les ai là, dans ces cartons. L'expression de ces jeux de physionomie se nuance toute seule de la valeur des paroles,--de même que juste cinq jeux de sourcils modifient les regards ordinaires de cette si intéressante jeune femme.
Au fond, ce labeur, dont l'ensemble doit vous paraître si complexe et les détails d'un rendu si difficile, se réduit, sous l'analyse, l'attention, la persévérance, à si peu de chose, que, sûr de mes formules générales, dues à quelque peu d'intégral, et qui, seules, m'ont coûté de longues fatigues, tout ce curieux et minutieux travail de réfraction n'est ni ardu ni malaisé; cela va tout seul! Au moment de forclore l'armure, il y a quelques jours, et d'appliquer, peu à peu, d'abord par poudre, puis couche par couche, l'illusionnelle carnation, sur les mille si capillaires inducteurs dont l'étincelant duvet métallique traversait les jours imperceptibles de cette armure, à ce moment, dis-je, Hadaly,--perdue encore en ces limbes,--avait répété, devant moi, d'une manière irréprochable, toutes les scènes qui constituent le mirage de son être mental.
Mais aujourd'hui, toute la journée, tantôt ici même, tantôt dans le parc, la répétition définitive--que j'ai contemplée entre elle, vêtue comme son modèle et Sowana, m'a confondu!
C'était l'Humanité idéale,--moins ce qui est innomable en nous, moins ce dont il est impossible, en ces instants-là, de contrôler l'absence en Hadaly. J'étais, je l'avoue, enthousiasmé comme un poète. Quelles paroles de mélancolie, réalisant la volupté du rêve! Quelle voix, quelle profondeur pénétrante en ces yeux! quels chants! quelle beauté de déesse oubliée! quels enivrants lointains d'âme féminine! quels appels inconnus vers un impossible amour! Sowana, d'un frôlis de bagues, transfigurait cette évocatrice de songes enchantés.--Oui, ce sont bien, je vous l'ai dit, les premiers, parmi les plus lumineux esprits entre les grands poètes et les penseurs de ce siècle, qui ont écrit ces étonnantes et admirables scènes.
Là-bas, lorsque vous l'éveillerez en votre vieux château, vous verrez,--dès la première coupe d'eau pure et le premier festin de pastilles,--vous verrez quel fantôme accompli vous apparaîtra! Dès que les usages et la présence de Hadaly vous seront devenus familiers, je vous dis que vous en deviendrez le sincère interlocuteur, car si j'ai fourni physiquement ce qu'elle a de terrestre et d'illusoire, une Ame qui m'est inconnue s'est superposée à mon oeuvre et, s'y incorporant à jamais, a réglé, croyez-moi, les moindres détails de ces scènes effrayantes et douces avec un art si subtil qu'il passe, en vérité, l'imagination de l'homme.
Un être d'outre-Humanité s'est suggéré en cette nouvelle oeuvre d'art où se centralise, irrévocable, un mystère inimaginé jusqu'à nous.
XIV
L'adieu
L'heure triste, où chacun de son côté s'en va.
VICTOR HUGO. Ruy Blas.