—Polémon? dit M. C** cherchant dans ses souvenirs;—ah oui! celui qui, pareil à Silène, était bon buveur de clairet, dans le temps des légendes?

—Lui-même! soupira Daphnis: aussi ne s'éveillait-il, chaque aurore, qu'avec la… bouche de bois, le digne suppôt de Bacchus! Il aimait le vin naturel: or, s'étant fait adresser, en sa chaumine, une feuillette de ce fameux «Vin de propriétaire», vous savez…

—Oui, bel étranger, appuya Chloé, d'une musicale petite voix de professeur: une feuillette de cette mixture si bien tartrée, plâtrée et dûment arseniquée que quatre ou cinq cents modernes en sont décédés!… de ce vin généreux que l'on boit en France, chez les artisans, en chantant, d'un cœur léger, la chanson célèbre:

Je songe en remerciant Dieu,

Qu'ils n'en ont pas en Angleterre!

—En sorte que, reprit Daphnis, l'Être suprême l'ayant appelé à lui le soir même de la mise en bouteilles, notre oncle Polémon s'est rendu à cet appel au milieu d'atroces coliques, l'infortuné vieillard!—et ceci en nous léguant quelques drachmes. Mais, pardon:—vous fumez peut-être? cher étranger?… Voulez-vous un de ces cigares?… Ils sont, vraiment, passables, et de belle mine. Toujours importation d'Amérique!… c'est en feuilles de papier trempé dans une décoction de nicotine épurée, provenue des meilleurs bouts de cigares de la Havane; on en vend de deux à trois millions par mois, vous savez, rien qu'en France:—ceux-ci sont de première marque, au dire même de la régie…

Pour le coup, M. C** croyant démêler, en ces derniers mots, une vague intention d'ironie à l'adresse du Progrès, crut devoir prendre un peu de son air officiel.

—Merci, dit-il. Mais,—s'il est vrai que quelques abus se soient, hélas, glissés dans l'Industrie moderne,—en s'adressant bien, l'on trouve du vrai, toujours! D'ailleurs, à votre âge, qu'importent les vains plaisirs de la table? Ici, surtout, au milieu de cette nature vivante, de ces magnifiques et vivaces arbres, par exemple, dont les ramures séculaires… l'odeur salubre…

—Plaît-il, cher étranger? répondit Daphnis en ouvrant de grands yeux:—quoi… vous ignorez donc? Mais, ces superbes chênes, ces hauts mélèzes, qui ont abrité tant de royales amours, ayant subi, durant certaine nuit d'un récent hiver, cinq ou six degrés de froid de plus que n'en pouvaient supporter leurs racines,—(ceci au rapport même des inspecteurs des Eaux et Forêts de l'Etat)—sont morts, en réalité. Vous pouvez voir l'entaille officielle qui les marque pour être abattus l'année prochaine. Ils finiront dans des cheminées de ministères. Ces feuillées sont les dernières et ne proviennent plus que de la vitesse acquise: ce n'est qu'une brillante agonie. Il suffit à un connaisseur de jeter un coup d'œil sur leur écorce pour savoir que la sève ne monte plus. En sorte que, sous l'apparence vivante de leurs ombrages, nous nous trouvons, en réalité, entourés d'innombrables spectres végétaux, de fantômes d'arbres!… Les anciens arbres nous quittent! Place aux jeunes.

Un nuage passa sur le front, cependant mathématique, de M. C**:—à travers les hauts branchages, au dehors, une petite ondée froide cliquetait.