LE DUC, seul.—Oublié déjà des hommes, gît, maintenant, en poussière, à l'ombre de la Croix, le royal banni, dans le caveau deux fois funèbre de Goritz. Là repose un homme qui a souffert et qui, sans une tache de sang sur ses mains, jointes en son symbolique linceul, a comparu, sacré seulement par l'agonie douloureuse et par la Mort, dans la lumière divine. Son noble suaire, il le préféra, pour garder pure sa parole, au souverain manteau de ses devanciers. Il dort, béni de ses serviteurs, en cette commune foi que n'ont troublée ni les épreuves, ni les années, ni la tombe, ni l'exil. C'est bien. Dormez, sire. Gloire à Dieu!
LE CHEVALIER, entrant.—Bonsoir, Monsieur le duc.—Encore cette mélancolie?
LE DUC.—Elle me surprend moi-même, car voici déjà très longtemps que le roi est mort.
LE CHEVALIER.—Ah! tout ce que vous voudrez; mais nous sommes jeunes!… Entre nous, vivent les habits de deuil qui font ressortir la joie d'un beau souper tout en lumière, sous les candélabres vermeils!… soupers d'un régent enfin légitime. J'aimais le roi: j'ai pleuré sa noble mort. Mais… il est mort. Voyez comme les Champs-Élysées sont beaux, ce soir! A quand le luxe d'une cour spirituelle, intéressante, nouvelle? L'industrie en sera plus vaillante, les femmes plus rieuses, le numéraire plus fluide. Les lys refleuriront: en attendant Dieu n'empêche pas les roses, au contraire. Entre nous, j'estime que vous voilà sauvés. On respire. Nous pensons qu'en n'effarouchant point cette bourgeoisie, nous neutraliserons de niaises défiances. Affaire de trois ou de cinq ans. Deux législatures, et nous y sommes, sans autres coups de fusil. Plus tôt, peut-être. Ah! la bonne revision qu'a la Chambre! Maintenant on a le temps, l'or, la sincérité, l'hérédité. De plus, on est moderne, donc possible. Entre nous on ressemblait, jusqu'à ce jour, à ces derviches tourneurs qui s'entraînent sur un air mystérieux, suranné, monotone. Le chef disparaît, la sarabande s'arrête et se retourne apercevant la foule qui contemplait, en souriant, depuis un demi-siècle, ce spectacle que nous lui donnions gratis.
«Nous voici bien réveillés et prêts à l'action; notre étoile sort, enfin, des nuages; Allons! ne nous attardons pas en vaines doléances qui ne ressusciteraient personne! Vivons avec les vivants. Après le droit divin, le droit humain. Cinq dynasties ont passé; salut à la sixième!—Depuis dix siècles nous avons fait succéder au cri de deuil le cri d'espérance:—Vive donc le roi! seulement, le roi raisonnable d'une vraie république, puissante et brillante! Pourquoi ce front soucieux?
LE DUC.—Que de plus dispos que moi demeurent dans la mêlée!
LE CHEVALIER.—Plaît-il?
LE DUC.—On laisse au soldat blessé le temps d'arrêt nécessaire pour qu'il recueille ses forces.
LE CHEVALIER.—Il est des heures où resserrer seulement les rangs doit suffire à soutenir les blessés. Se désintéresser du combat dans ces instants, c'est favoriser l'ennemi.—Duc, le devoir est de se rallier au prince nouveau.
LE DUC.—Je pensais connaître mon devoir, avec preuves à l'appui.