«Monsieur le Duc, votre âme, si elle est fermée à la clémence, n'est point de la taille de vos paroles. Vous êtes plus royaliste que ne le fut… qui de droit! Vous ne faites pas votre devoir; nous conclurons à l'épée, si vous voulez, mais écoutez d'abord ma pensée sincère, car vous parlez en juge, alors que tous ont besoin d'absolution, ici.—Tôt ou tard, à défaut de roi (si, par impossible, grâce à l'inaction des vôtres ou à leur tiédeur, nous ne parvenons pas, avant l'imminente guerre, à faire entendre raison à la foule française), à défaut, dis-je, de roi, votre conscience vous criera:—«Vous avez abandonné votre chef, votre légitime prince pour des scrupules de factions usées, passées et mortes; vous n'avez pas servi la cause qui, par vous et avec notre bonne volonté, pouvait devenir la meilleure et faire refluer la basse marée qui nous submerge.—Ce jeune roi, froid mais innocent, c'était à nous tous d'être son règne, sa révélation, ses grands hommes, la persuasion de la patrie, son éloquence devant ses adversaires. Il ne représentait que l'ensemble de nos efforts qu'il a, quand même, le droit,—le devoir!—d'attendre des derniers gentilshommes. Vous avez donc préféré la nuit noire et le néant de ces rêves irréalisables à l'unique étoile dont il fallait regarder la lumière: si elle s'obscurcit dans les cieux avant que la puissante nef ait reconnu sa route, ce sera grâce à vos yeux détournés de ce dernier rayon. Sous prétexte de regretter stérilement le mieux, vous vous êtes rendu responsable du pire.

(Un silence.)

Est-ce au nom du passé familial que vous hésitez?… Sur ce terrain, qui donc sera sans tache ou sans défaillance, après tout? Quis sustinebit?… Et n'est-ce donc pas un fait notoire que le prince cesse où commence le roi?… Mais croyez donc en lui, pour qu'il croie en lui-même? Un prince en qui nul n'aurait foi, fût-il le plus cordial, le plus généreux et le plus brave des êtres, victime de ce doute environnant, deviendrait fatalement inutile à tous et à lui-même. Qui doute de l'avenir le rend quand même douteux. Le soupçon diminue, la confiance grandit celui qui sait l'inspirer. Il s'augmente de la foi que l'on a en lui. Celui que tous croient le plus digne, ah! de gré ou de force,—malgré lui-même, finit tôt ou tard par mériter cette confiance, à moins d'être un simple scélérat.—Si vous lui refusez ce crédit, vous êtes coupable de ce que pourra lui mal conseiller votre abandon. Quoi! vous l'amoindrissez de toutes les forces qu'il puiserait en votre foi et, par vos soupçons dont l'obscure énergie le hante et l'affaiblit au plus intime de son être, vous l'empêchez vous-même d'être celui que vous voudriez qu'il fût!… Est-ce afin de lui reprocher un jour?…

«Non, je l'espère. Mais puisque vous êtes un homme de traditions et de hautes croyances, puisque vous ne voulez que du droit divin et ne vous fier qu'à celui-là, comment osez-vous déclarer d'avance que l'incontestable représentant de ce droit, investi selon l'ordre d'hérédité, de rang suprême, NE SERA PAS pénétré de cette grâce supérieure que Dieu ne saurait refuser à ceux qu'il a faits ses élus? Ce Dieu, pour vous convaincre, avait-il à le doter de cette onction avant l'heure?… Chrétien, chrétien, vous ne pouvez sans blasphémer, entendez-vous, AFFIRMER que celui-là SERA privé de cette grâce qui tient, selon vous, de Dieu même, son investiture.

Le roi n'a pas à déclarer ce qu'il fera, n'a pas à livrer ses projets à l'appréciation de l'ennemi. Est-ce qu'un général, digne de conduire une armée, sait exactement lui-même, la veille du combat, ce que les brusques et inconnus mouvements de l'adversaire lui dicteront demain sur le champ de bataille?… Non seulement on n'a pas à répondre, mais il est impossible de répondre. Cependant, je ne dois point manquer à la déférence profonde que tous doivent à votre pensée noble et fidèle. Encore sous le poids d'un demi-siècle d'amertumes, si vous ne vous reprenez pas aisément à l'Espérance, nul ne saurait avoir, sans déroger, le triste courage de vous reprocher quelque inquiétude. Aussi sombre que soit votre mélancolie, vous ne compromettrez jamais, par le désaveu, l'éternelle cause royale, nous ne l'ignorons pas. Vous vous dites que, puisque le vieux signe de ralliement ne flottera plus devant nos yeux, il serait plus conforme à votre douleur de vous tenir quelque temps à l'écart en esprit d'un deuil légitime. Dédaigneux de tout blâme, vous trouvez loisible, en conscience, de considérer comme un devoir de vous récuser, vous et les vôtres.

«Eh bien, je l'admettrais moi-même! Oui, je pourrais admettre cette fidélité d'outre-tombe, si le nouvel élu, triomphant, n'avait aucun besoin de vos services. Il n'aurait rien à vous demander, vous rien à recevoir de lui.

«Mais voici qu'il est en exil! Voici que notre cause semble vaincue, perdue au dire d'un grand nombre. Comment donc fuirez-vous le champ de bataille? Pouvez-vous être de ceux-là qui abandonnent leurs alliés à l'heure des défaites? Non, je refuse de le penser. Il ne vous plaira pas qu'on vous soupçonne de ceci! Plus le triomphe semble lointain, la victoire malaisée, plus vous devez accompagner de vœux ostensibles, d'une action militante, efficace, opiniâtre, celui qui représente… ce qui reste de cette cause. Si vous n'avez pas encore d'élan vers lui, il sait que, les premiers, vous en souffrez, et que, tôt ou tard, les cœurs battront à l'unisson! Réveillez-vous! Et que ce soit l'heure de l'adhésion profonde, oublieuse à jamais, unie à toujours.

Sursum corda!

(Un silence.)

—Mon cher duc, voici des paroles bien sérieuses. Je suis d'avis de briser là, sans autre cérémonie qu'un muet serrement de main. Quand vous aurez dominé votre excessif découragement, venez à nous. Venez. Vous êtes attendu. Il est de radieuses princesses qui vous accueilleront, d'abord, peut-être, d'une moue sévère, mais elle s'éclaircira bientôt d'un sourire! Il est d'intrépides princes dont la froideur brillante ne tiendra pas plus aux réchauffants rayons de votre sincère confiance que la neige au soleil, sur les monts altiers. De cet ensemble de rayonnements jailliront des prismes de lumières aux couleurs victorieuses. Venez! avec la moitié seulement de ce dévouement dont nous avons souffert pour le roi défunt, aujourd'hui l'on soulèverait des montagnes… Laissons-nous donc aller à la loyauté de la nouvelle espérance! Si vous êtes austère, à votre guise! Et que Dieu nous garde tous, même les frivoles tels que moi!