«Elle voulut, du moins, que cet homme, dont ne voulait pas sa patrie, eût un foyer paisible, chrétien, noble, charitable et conjugal. Comme la jeune fille l'avait rêvé, elle fut la compagne douce, résignée,—toujours souriante, même au chevet mortel,—de ce banni! Et, au milieu de toutes ses tristesses, une tristesse plus poignante encore lui était réservée! A ce dernier représentant d'une si haute race elle n'eut même pas la joie de donner un héritier.

—Elle est pourtant quelque chose, cette femme! Elle est veuve d'un bon et loyal compagnon! Ce qui reste de lui et de son âme est sous ces voiles de deuil,—et n'est pas ailleurs!—Elle est celle qui était créée pour cette union. L'auréole qui se dégage de la mélancolie de son visage est le reflet de cette vie; et c'est dans ses yeux attristés que seulement nous pouvons avoir la sensation de toute cette longue épreuve.—Dans le souvenir de celui qui a disparu, elle est pour une moitié. Elle a été le double de cette âme, elle y a mêlé de la sienne. Elle est celle qui accepta tant d'effacement avec ce respect intime qui a su mettre un peu de joie au foyer proscrit.—A quel titre, de quel droit demander à présent à cette veuve douloureuse d'avoir en vue la raison d'Etat? Elle a bien gagné, pour prix de son amère journée, de se renfermer, vénérable, en sa douleur et de ne plus rien voir des choses extérieures ni des contingences humaines. Nous lui devons, tête nue en parlant d'elle, l'hommage respectueux et filial,—et nous n'avons d'autre droit que de lui prendre un peu de sa tristesse, si nous sommes dignes de la comprendre.

LE CHEVALIER, froid.—L'excès de sentimentalisme n'est point de mise en politique sérieuse et moderne.—Nettifions. Vous quittez la partie au moment où toutes nos forces sont nécessaires.—Soit! Mais les Alcestes de nos jours sont, vous le savez, des esprits chagrins dont on se passe. Et lorsqu'ils se rallient, à leur tour, après l'action, on se souvient de leur hésitation initiale. Le tronc sera debout sans leur secours.

LE DUC.—Les Alcestes vous répondent, au sujet du trône de France: Celui qui vient de mourir n'en voulait que l'honneur; si vous n'en voulez que le profit, vous ne régnerez pas. Car vous ne représenterez qu'une moitié de foi et qu'une demi-raison, ce dont la nation est un peu fatiguée. La foule est indifférente, alors qu'en fait de prestige on ne lui offre que celui-là.

LE CHEVALIER.—Duc, vous vous illusionnez: le souci de la lutte pour l'existence matérielle prime aujourd'hui tous les autres, aux yeux clairvoyants du peuple. Il lui subordonne même celui de sa pseudo-république; or, qui sommes-nous? Ceux-là sous le régime desquels TOUS ont à gagner le plus.—Il ne s'agit que de le faire comprendre, et le reste s'ensuivra, d'une marche lente et sûre. La splendeur du résultat ne peut sortir que de tels commencements.—Prophète en retard, de trop grands sentiments, vous dis-je, ne sont plus de mode.

LE DUC.—Je ne savais pas que viendrait un temps où, selon vous, il s'en trouverait de trop grands pour l'âme d'un roi de France… et des Français…—Les grands sentiments, chevalier! mais ils ne furent jamais à la mode! Ils furent toujours le partage exclusif d'un très petit nombre d'hommes, illustrés par l'envieux sarcasme des autres. De là l'Histoire, sans quoi nul n'eût pris la peine d'enregistrer des banalités. La niaiserie ni la froideur en vogue d'aucun siècle ne sauraient les empêcher jamais de se produire.

«Le plaisant de notre entretien est que, si l'actuel roi de France l'était de fait et qu'il vous entendît lui prêter un esprit de réussite fondé sur de trop médiocres et trop subtils compromis, le devoir de tous serait d'espérer, vraiment, que, de nous deux, ce serait vous qu'il désavouerait.

LE CHEVALIER, pensif.—Oui… vous êtes un courtisan… du Danube!

LE DUC.—Je suis amer, mais salubre. Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?

LE CHEVALIER.—Avant de nous quitter, au nom de ce sang que nous portons dans nos veines et qui durant de si longs siècles a toujours coulé, sans s'épargner jamais, pour une même cause, je vous révélerai ma pensée, à mon tour: elle flambe clair tout comme la vôtre.