LE CHEVALIER.—Notre oriflamme a souvent changé de nuance, depuis cette journée de Rosebecque, où, pour la première fois, rouge avec ses fleurs de lys, il flamboya, tout à coup, sur sa lance d'or, dans la mêlée ardente, au grand soleil et décidant la victoire,—déployé par… par un chevalier d'alors, au-devant du jeune roi de France. Le principe qu'il comporte à travers les âges est donc, à vrai dire, indépendant de sa couleur… et il faut bien un drapeau à la patrie.

LE DUC.—Oh! la patrie, vous le savez, et le drapeau qui en représente ou dirige le développement au fort de l'Humanité, sont deux choses distinctes, sinon pour l'étranger, du moins pour nous. Il est évident que s'il s'agit de défendre la commune mère, elle sait,—et nous lui prouverons encore,—que nous l'aimons assez pour lui sacrifier même nos préférences et que le premier venu d'entre ses drapeaux nous suffit, en ces instants-là, pour nous rallier tous à son symbole héroïque.

«Mais si, entre nous seuls, il s'agit de sauvegarder la grandeur, la vitalité même de son être contre un esprit d'indifférence, d'hébétude, d'ironie vide et d'avilissement, à chacun selon sa conscience, alors le droit de faire prévaloir son emblème!… Qu'importe le nombre, le triomphe même ou la défaite à ceux qui croient leur cause meilleure? Ceci ne les regarde plus. Sursum corda! C'est l'affaire de Dieu.—Si donc le drapeau qui vous annonce est, réellement, un signe conciliateur, il sera vite jugé d'après les actes accomplis à son ombre. D'ici là, courtoise et mutuelle neutralité.

LE CHEVALIER.—Sans nous, vous n'auriez plus pour symbole qu'une hampe nue. Pourquoi la garder veuve sous l'influence de vaines appréhensions?… Ne serait-ce pas, plutôt, que vous cédez, peut-être, à la décision troublée d'une étrangère?

LE DUC.—Chevalier, les étrangers de la Maison de celle dont vous parlez accompagnent nos rois sur l'échafaud ou les suivent à l'exil durant toute une existence. Et lorsqu'elles n'ont connu de la majesté royale que les vêtements de deuil et que, pour prix d'un demi-siècle de courage, de foi, de grandeur et d'abnégation fidèle, il ne leur reste qu'un foyer désert et un tombeau, l'on est bien sévère si l'on trouve à reprendre sur leur compte.

LE CHEVALIER.—La reine, voulais-je dire, a cédé elle-même, sans doute, à de trop fidèles partisans du roi défunt. Depuis quand les souverains ne doivent-ils pas oublier jusqu'aux ressentiments devant la Raison d'Etat? Leur devoir est de lui sacrifier jusqu'à leur douleur.

LE DUC, pensif.—Oui, tombe remplie, château désert! Désert surtout, pour celle qui, maintenant seule, l'habite encore! Qui donc a-t-elle perdu? Un jour, autrefois! en Italie, où cette adolescente prédestinée vivait au milieu d'une cour brillante, on lui apprit que quelqu'un lui demandait sa main. Et lorsqu'on ajouta que ce futur fiancé, né sur les marches de l'un des plus grands trônes du monde, avait été chassé, tout enfant, du sol natal, et que cet enfant d'exil, jeune homme, était toujours proscrit, et que sa royale fortune était tout entière dans son cœur, dans sa foi, dans son âme,—et que des souvenirs terribles menaçaient encore celle qui recevrait de lui l'anneau nuptial—alors la jeune fille sourit et dit: «Je serai digne d'être sa compagne.» Ainsi se célébrèrent leurs noces lointaines.

«Et depuis lors, ils vécurent ainsi, toujours les regards pleins de la nostalgie du pays perdu et fixés sur cette terre qu'ils croyaient avoir le droit d'habiter et qu'ils ne pouvaient jamais pressentir jusqu'au delà de l'horizon. Et cet homme qui avait le droit de considérer ce pays comme le sien, cette terre aimée comme la sienne, était condamné à ne les connaître que… d'après des récits! était frustré de cette patrie, devenue pour lui comme légendaire et que tous deux n'entrevoyaient que dans leurs rêves.

«Et cependant, ce pays changeait. En 1848, une révolution; en 1852, une restauration impériale; en 1870, une défaite, la patrie sanglante, une révolution nouvelle…

«Et cependant, toujours l'exil.