Chose risible de se faire patronner par un indifférent, sous couleur de régularité! Sans compter qu'il arrive assez souvent que celui qui présente est moins connu que celui qui est présenté, car nous vivons dans le malentendu éternel. Entre esprits bien élevés, je trouve (et vous devez être un peu de cet avis, madame) que l'on n'est jamais mieux présenté que par soi-même… à moins de jouer de bonheur, comme moi.
Ainsi, daignez lire avant de condamner. Je crains que Grimace, toutefois, avec cet esprit de précipitation qui paraît le distinguer, ne m'ait défini que sommairement; voici donc, en deux mots, qui je suis. Je m'appelle M. d'Anthas, René, premier prix d'excellence au lycée Henri IV, pour vous servir, madame. J'ai, de plus, l'habit noir le mieux coupé qui se puisse voir ici: c'est un cri général d'admiration au casino quand je le revêts. Mon maître d'hôtel est comme pétrifié de mon exactitude à régler les notes qu'il me présente, sans que j'élève la moindre observation sur sa filouterie insigne. Il tombe, à ce sujet, dans des rêveries sans fin.—Pour ce qui est de mon honorabilité, j'ai su déjouer, jusqu'à ce jour, la vigilance méticuleuse des hommes de loi. Signe particulier: je regarde peu le ciel, attendu que l'étoile dont je puis aimer la lumière n'apparaîtra que plus tard: son rayon est en marche vers le monde; mais si éloigné encore qu'il y a lieu de parier que son premier éclat ne brillera que sur des ruines.—D'ailleurs, j'ai bon appétit. Quand un monsieur veut me plaisanter, comme je suis très violent, je me bats tout de suite avec lui, et les trois quarts du temps j'ai la main des plus malheureuses. Je lis beaucoup.—Je dis rarement ce que je pense, préférant me taire, crainte de passer pour un original.—C'est tout. Vous voyez, madame, que je suis à peu près comme un autre.
Je reviens, maintenant, à cette circonstance dont je vous parlais, et qui s'est présentée ce soir sur la grève pendant que vous faisiez à l'infini l'honneur d'y songer vaguement, en considérant l'un de ses phénomènes.
Quelqu'un vous appela. Le vent de mer me porta votre nom.—Je crois que je le reconnus.—Vous vous êtes détournée; vos sourcils, votre air, vos yeux distraits, tenaient de la nuit. Vous avez regardé l'eau magnifique, et le lointain, comme à regret de les quitter; puis l'ombre, devant vous: là, tout ce tumulte s'éteignait dans les échos. «Quelle voix me continuera ceci?…» pensiez-vous. Et vous étiez oppressée…
Le vent, éternel soupir aussi, passa autour de votre visage; puis il vint me frôler les cheveux et me toucher le front d'un souffle triste et sacré; j'eus l'impression du Destin.
A ce moment, je crois que nos yeux se sont fermés: quand j'ai regardé la plage, vous n'étiez plus là: vous montiez sans doute, appuyée au bras de la personne qui vous avait appelée, les pavés qui mènent à l'auberge de hasard.
Moi aussi, je suis rentré, alors. Et, depuis, je regarde les bougies brûler sur la table.
J'ai l'obsession d'un projet.
Je voudrais analyser le hasard de ce moment perdu; il me semble que je puis définir ce qu'il y a d'oublié, à votre insu, madame, dans le regard sans courage que vous avez jeté sur l'eau et sur la nuit; enfin, je suis presque persuadé que je saurais vous expliquer à vous-même ce qu'il y a de profond, de terrible même, dans le très vague soupir qui a gonflé, un instant, votre cœur et vous a fait brusquement fermer les yeux, comme si vous eussiez eu l'impression de la mort.
—Je désire, dis-je, fixer ce moment en écrivant sur sa nature un commentaire inattendu, et l'arrêter ainsi dans son vol vers le passé.