Un autre préjugé,—le mot, cette fois, paraît avoir un sens,—assez en vogue, au dire d'une majorité sensée,—c'est celui de l'inspiration.

L'inspiration n'est autre chose que le libre développement d'une aptitude innée vers le beau idéal; c'est une bosse qui grossit; pour être sur une montagne, il faut être parti de terre et avoir monté péniblement la montagne; de même, pour être élevé réellement, il faut avoir gravi un à un les degrés dont cette élévation n'est que la somme. Le Génie, c'est l'application passionnelle, la résultante d'une organisation saine et laborieuse, la pleine possession de soi-même. Eh! que voudrait-on qu'il fût de plus que cela? Si tel homme naissait génie, avec la science infuse, comme les petits bramahs, ce serait une monstruosité, une privation de tout mérite, une animalité déplorable. L'abeille, le castor, la fourmi, etc., font des choses merveilleuses, mais ils ne font que cela et n'ont jamais fait autre chose: ils naissent avec le summum de leur développement moral; ils n'hésitent pas. Le géomètre ne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche d'abeilles, et la forme de cette ruche est celle même qui, dans le moindre espace, peut contenir le plus de cases, etc. L'animal est exact: sa naissance lui confère avec la vie cette fatalité; l'homme, au contraire, est essentiellement indéterminé: il hésite, d'une manière toujours ascensionnelle, toujours approximative, vers son idéal[18]! Ce qui fait le fond de ses plus sublimes espérances, ce qui allume sur son front la lueur de l'immortalité, c'est précisément le sentiment de cette gravitation. En un mot, l'homme sent qu'il n'est pas fini!

[18] L'idéal, suivant Gottlieb Fichte, est: «ce qui doit toujours être réalisé, mais en même temps ce qui ne peut jamais l'être, sous peine de cesser d'être ce qu'il doit être, c'est-à-dire de cesser d'être l'idéal.» (Note de Villiers de l'Isle-Adam.)

Vis-à-vis de ces pensées, on conçoit que «l'inspiration» est une parole qui sent son bourgeois moderne de plusieurs milles. On est si instinctivement convaincu de sa nullité qu'on n'ose la prononcer que tempérée par un demi-sourire, c'est-à-dire presque comme une insulte et avec un air de protection bienveillante. L'artiste devient sous ce mot une sorte de sibylle sur le trépied, quasi inconsciente de la signification de ses chants, ou, pour mieux dire, une machine de Vaucanson. Il suffirait au premier venu de crier à tout hasard: «Deus! ecce Deus!» pour réduire à l'humilité les fatigues sacrées et les longs travaux d'un véritable poète; et quand l'expérience prouve la supercherie de l'Inspiré, ceux qui croyaient en lui nomment cette découverte: «la désillusion.» Le vulgaire voudrait voir les gens nés coiffés de divinité. Chose étrange! L'homme de génie lui-même n'aime souvent pas à être sincère sur ce point. Il se complaît quelquefois dans l'ovation faite aux puissances supérieures dont il veut bien paraître le représentant et le mandataire, il s'applaudit de cette distinction sans s'apercevoir qu'elle lui assigne une place au-dessous des gens ordinaires et inférieurs, qui ont au moins le mérite de leur développement, si peu qu'il soit. Mais comme il rit dans sa barbe de sa petite comédie!

Est-ce que la Pensée commet de ces injustices? Il en est, d'habitude, des fanatiques de l'Inspiration quand même comme de ceux qui disent: «Voilà de beaux vers: mais où est l'idée? Quel est le but de l'auteur?» sans songer que leurs paroles contiennent leur propre négation. Car, si les vers sont beaux, ils contiennent au moins l'idée de la beauté: ce qui est déjà quelque chose au point de vue de l'art, à ce qu'il semble! et, pour le surplus, on peut ajouter ce mot de Franklin: «Il est bien difficile à un sac vide de se tenir debout.»

Voilà donc, pour un grand nombre d'esprits éclairés, la première formule générale de l'Art considéré en lui-même. Je suis loin d'accepter sans réserves d'aussi spécieuses affirmations; mais ce n'est pas ici le moment de les discuter. J'expose, je n'impose pas. Il fallait signaler ce critérium et l'élucider de cette manière pour aborder consciencieusement la critique du livre de M. Mendès, car ce livre[19] est écrit,—sauf erreur,—à ce point de vue, et rien qu'à ce point de vue.

[19] Philomèla, livre lyrique (Paris, 1863).

....... .......... ...

SUR UNE PIÈCE D'AUGIER

Deux amants.