Car—il faut bien, à présent, que je le dise! il est temps d'en prévenir le Lecteur!—c'était un hanteur d'endroits solitaires, un homme à systèmes sombres et à tempérament vindicatif. Il avait quelque chose d'égaré, de rudimentaire, dans les traits fondamentaux. Il prétendait, en riant sous son nez de Canaque, qu'il y avait en lui du vampire velu. Ses plaisanteries infatuées roulaient le plus souvent sur l'anthropophagie. Le tout semblait se fondre dans une bourgeoiserie bonasse,—mais lorsqu'il s'évertuait sur son thème favori:—«La forme que peut prendre le fluide nerveux d'un défunt, le pouvoir physique et temporaire des mânes sur les vivants»—ses yeux brillaient de flammes superstitieuses!—Ce sauvage parlait avec terreur du grand-Diable des enfers, et il eût fini par inquiéter et rendre malades des tempéraments moins affermis que le mien, grâce à son éloquence bizarre et opiniâtre.

Je l'ai vu me tenir jusqu'au matin sur certaine relation d'un capitaine de vaisseau russe, prisonnier des insulaires de l'Archipel de la Sonde—récit horrificque!—et sa figure prenait une expression que je n'eusse pas trouvée déplacée chez ces mêmes naturels.—Sa nature véritable, interne, devait être d'une férocité compassée, défalcation faite de son degré de civilisation.

Quant à ce qu'il appelait ses idées «théologiques», elles étaient pour moi la source la plus ample et la plus hilare de quolibets possible,—quolibets tout intérieurs, bien entendu,—car, fidèle aux prescriptions des excellents auteurs que j'ai eu l'honneur de citer au début de ce Memorandum, il n'entre pas dans mes idées de blâmer les gens ouvertement. Lenoir ne se doutait donc pas, lorsque j'approuvais, tout haut et avec un doux sourire, ses somnolentes et fadasses théories, qu'in petto je nourrissais contre elles une haine basse, dédaigneuse, aveugle et presque sanguinaire!… C'était même (hé! hé! hé!) un peu pour cela que je l'avais marié sans pitié, autrefois! Car j'ai toujours un motif pour faire ce que je fais, moi! et,—comme le Jupiter d'Eschyle,—seul je connais ma pensée.

Or, c'était vers cette année, qu'au dire de ceux qui l'ont fréquenté, la foi dans les doctrines de la Magie, du Spiritisme et du Magnétisme et, surtout, de l'Hypnotisme, avait atteint son maximum d'intensité chez mon pauvre ami. Les suggestions qu'il prétendait pouvoir inculquer aux passants étaient capables d'alarmer et de jeter dans l'épouvante. Il soutenait avec aplomb des théories à faire venir la chair de poule, dans toute la monstruosité de l'expression.

Il faisait ses délices d'Eliphas Lévi, de Raymond-Lulle, de Mesmer et de Guillaume Postel, le doux moine de la Magie noire. Il me citait l'abbé astrologue Trithème, R.C. Il ne jurait que par Auréole Théophraste Bombaste, dit le «divin Paracelse». Gaffarel et le populaire Swédenborg le ravissaient jusqu'au délire, et il prétendait que l'Enfer d'épuration, analysé par Reynaud, était plus que rationnel.

Les modernes, Mirville, Crookes, Kardek, le plongeaient dans de profondes rêveries. Il croyait aux Ressuscités d'Irlande, aux vampires valaques, au mauvais oeil; il me citait des passages tirés du cinquième volume de la mystique de Görres, à l'appui de ses propositions.

Ce qu'il y avait de plus abracadabrant, c'est que Lenoir était un
Hégélien enragé et très entendu: comment arrangeait-il cela?

—Mais allez donc trouver un atome de bon sens dans les contradictions des gens qui sont assez sots pour «penser!» Alors qu'il est démontré que cela ne peut mener à rien, puisqu'on ne se convainc jamais soi-même!

Quant au Magnétisme, aux expériences très curieuses de Dupotet et de Regazzoni, il y attachait une confiance sans bornes. Cette fois, je n'étais pas très éloigné de partager quelques-unes de ses opinions, mais dans un sens plus rassis et plus éclairé, bien entendu.

Le vieux scélérat croyait fermement, lui, aux coups frappés sur quelqu'un à distance,—aux passions brusquement excitées par la seule volonté du magnétiseur,—aux richesses artificielles,—aux douleurs d'un enfantement factice,—aux fleurs empoisonnées par le regard,—enfin aux signes de l'Esotérisme sacerdotal formulant la réprobation.