Si j'ouvre les annales médicales, touchant la réalité presque pondérable de l'Idée, tenez, je trouverai, à chaque instant, des faits comme celui-ci: je cite le texte même:—«Une femme, dont le mari fut tué à coups de couteau, mit au monde, cinq mois après, une fille qui, à sept ans, tombait dans des accès d'hallucination. Et l'enfant s'écriait alors:—«Sauvez-moi! voici des hommes armés de couteaux qui vont me tuer!»—Cette petite fille mourut pendant l'un de ces accès, et l'on trouva sur son corps des marques noirâtres, pareilles à du sang meurtri, et qui correspondaient, sur le coeur, malgré les dissemblances sexuelles, aux blessures que son père avait reçues sept ans auparavant, pendant qu'elle était encore en deçà des mortels.»
Appelez ceci comme vous le voudrez; je demande en quoi l'ombre, l'idée, diffère décidément de ce que vous appelez la réalité sensible, si le simple reflet d'une sensation étrangère a le pouvoir de s'instiller, de s'infiltrer mortellement dans l'essence de notre corps. Quoi! une ombre—qui n'est qu'une ombre—nous tue malgré cela?… Réfléchissez.
Ouvrez maintenant les physiologistes:—Béclard définit la Vie, l'organisme en action, et la Mort, l'organisme au repos.—Le premier mot de Bichat est celui-ci: La Vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la Mort.—Consultez, depuis Harvey, les meilleurs traités: relisez les fameuses recherches de Broussais sur le sang, vous verrez que si un grand physiologiste a pu s'écrier: «Sans phosphore, point de pensée!» la plupart d'entre eux, surtout les plus récents, (et ce sont les plus logiques avec eux-mêmes), n'admettent ni l'idée de la Vie, ni l'idée de la Mort, ni même celle de l'Organisme.—Maintenant, revenus des principes absolument divergents et contestables de la Physiologie, rapprochez simplement ce fait, que je vous ai cité entre mille, rapprochez-le des phénomènes présentés, par exemple, par le délire des mourants. C'est alors que les visions commencent à être un peu plus réelles! que dis-je? à être les seules choses méritant le titre de réalité. La Mort, c'est l'Impersonnel; c'est la réalité de ce qui maintenant n'est que vision. Il est certain, pour moi, que nos actions y deviennent un second corps et que le Passé se réaffirme dans la Mort comme de la chair.
Le Passé est une ombre, et nous sentons bien, d'instinct, que la Mort est le domaine des ombres.—La Mort et la Vie ne sont que de rigoureuses conséquences de la dialectique éternelle; et, par cela même que ce sont des nécessités, constituant la double face de l'Existence, elles trouvent, comme le reste, en effet, leur essence dans l'Esprit. «La Pensée étant donnée, la Mort est donnée par cela même!» a dit le Titan de l'Esprit humain: et c'est cela seul qui peut prouver l'Immortalité. «Supprimez la Pensée, il restera des substances qui pourront tout au plus être éternelles, mais qui ne seront pas immortelles; car la Mort ne commence que là où s'éteint et disparaît la Pensée. La Mort, créée par l'Esprit comme la Vie, relève de l'Esprit.»
Et ce que nous appelons la Mort, n'est, en effet, que le moyen terme, ou, si vous préférez, la négation nécessaire, posée par l'Idée pour se développer jusqu'à l'Esprit, à travers la Pensée.
J'irai presque jusqu'à dire que nous pouvons avoir, même dès à présent, de ce côté-ci du Devenir, quelques lueurs des épouvantes qui nous attendent, et que notre propre passé nous réserve.—Rappelez-vous ces milliers d'individus, noyés ou pendus, qui, à la dernière minute de la suffocation, au moment où ils allaient mourir, ayant été secourus et rappelés à la vie, ont tous affirmé s'être vus sur le point de passer dans toutes leurs actions, dans toutes leurs pensées, les plus oubliées, et cela d'une manière inexprimable à la langue des vivants.—La vraie question n'est donc pas de savoir si «l'âme est immortelle», puisque c'est d'une évidence qui ne se prouve pas plus qu'aucune autre. La question est de savoir de quelle nature peut être cette immortalité et si nous pouvons, d'ici-bas, influer sur elle.
—Alors, m'écriai-je complètement ahuri par ce flot de paroles incohérentes et saugrenues, vous croyez—(je me sentis rougir de ma phrase!)—vous croyez réellement à une certaine «matérialité» de l'âme?
—Je crois, du moins,—en dehors de tous vains sophismes dialectiques—répondit Lenoir,—que, par exemple, la force de Suggestions que peut exercer,—du fond de la TÉNÈBRE,—un défunt vindicatif sur un être vivant qui lui fut familier,—(auquel, par conséquent, le rattachent obscurément mille et mille fils invisibles),—oui, je crois, dis-je, que cette force de Suggestions peut, sur cet être, devenir oppressive, meurtrière, formidable,—matérielle, enfin—durant un temps indéterminé. Car il est des défunts vivaces! en qui la Mort, elle-même, n'abolit pas immédiatement les sentiments et les passions.
Je vis qu'il fallait en finir avec des fumisteries dont l'horreur commençait à m'impressionner moi-même.
—Mon ami, lui dis-je, permettez-moi de vous citer Voltaire, un bel esprit comme vous: «Quand celui qui parle ne se comprend plus, quand celui qui écoute n'est plus à la conversation, on appelle cela de la métaphysique.»