A côté des kokshis sont placés les toudamas daïmios, dont la puissance s'étend sur un petit territoire, mais qui, comme les kokshis, sont maîtres chez eux. Ils sont au nombre de quatre-vingt-deux, et portent le titre de kami. Une grande partie de ces familles princières remontent à des frères cadets de kokshis en faveur desquels les fiefs ont été créés ou relevés. Les Toudamas daïmios font cause commune avec les grands seigneurs féodaux dont ils partagent les intérêts en opposition aux envahissements des taïkounes.

Les kokshis et même les toudamas daïmios ont sous leurs ordres des vassaux, qui sont, comme les capitaines de leur armée respective, à la tête d'un certain nombre d'hommes de guerre, qu'ils entretiennent sur le domaine. Ces vassaux comptent eux-mêmes parmi la principale noblesse, et sont connus sous le nom de baïsing daïmio. Ils sont aux kokshis et toudamas ce que les kovdaïs sont au taïkoune, tiennent garnison sur les domaines de leurs seigneurs, l'entourent dans ses voyages, ou font près de lui alternativement un service de garde dans ses résidences. Plus la puissance et les domaines d'un seigneur sont étendus, plus grand est le nombre de ses baïsings daïmios. C'est ainsi que Satsouma-no-Kami en compte cinquante-deux.

VI. LE PEUPLE JAPONAIS.

A la suite de l'organisation aristocratique, l'échelle sociale se continue dans le peuple par une organisation de pouvoirs en contact immédiat avec les individus. Dans les villes, chaque rue représente un rudiment de commune, ayant ses chefs et ses archers. Les chefs sont élus parmi les propriétaires de la rue. Ils sont acceptés par le gouvernement sur la présentation des habitants, et choisissent à leur tour, dans les mêmes conditions, plusieurs d'entre eux pour former près du gouverneur un conseil d'administration. En dehors des villes, cette même organisation, formée dans la campagne par groupes d'habitations, se trouve en relation administrative avec le gokandjo bouïo. Les fonctions municipales sont héréditaires avec l'assentiment du gouvernement supérieur et des administrés qui conservent un droit de veto, et qui, dans tous les cas d'abus, possèdent un droit de dénonciation signée, contre tout fonctionnaire auprès de son chef et même contre le taïkoune auprès du mikado.

L'administration municipale tient des registres de naissance, de mariage et de mort. Dans ces registres sont également consignés les noms des habitants, leur position sociale, leur présence ou leur absence, par suite de voyage dont ils ont notifié le but et la durée. C'est l'administration locale qui asseoit et perçoit l'impôt, et qui prélève pour son service des taxes municipales. L'impôt général est simplement foncier; il est payé par les propriétaires d'après la superficie de leur propriété, et la valeur des terres et terrains divisés en trois classes suivant leur estimation. Les contestations qui s'élèvent ou les crimes qui se commettent, donnent aussi lieu à l'intervention de l'administration municipale, qui d'abord instruit l'affaire, juge dans les moindres cas, ou bien en réfère à l'autorité supérieure dans les cas plus importants. Le gouverneur à son tour juge ou renvoie l'affaire au ministère auquel il est toujours permis d'en appeler.

En examinant en dehors des mœurs chaque organe du corps social, on pourrait conclure à une immobilité tout orientale qui assimilerait le Japon aux autres peuples asiatiques. Il n'en est rien; l'activité domine au contraire dans cette société, où les classes sont distinctes, mais ne forment pas castes. S'il est vrai que la noblesse tienne beaucoup de place, il est également vrai que la vie sociale n'en est pas étouffée, grâce au profond respect qu'on a au Japon pour toute personnalité, grâce à la liberté individuelle, qui rencontre, dans la forme hiérarchique de la société japonaise, un cadre directeur plutôt qu'une prison. La noblesse n'étant pas exclusive et restreinte à la naissance, chacun a le droit d'y prétendre, en s'élevant par son mérite, dans la hiérarchie administrative du taïkoune ou dans celle des grands seigneurs féodaux. Ceux-ci même pourraient être légalement remplacés en temps de guerre, mais, leur nombre étant naturellement limité par le nombre des fiefs, et ces fiefs étant héréditaires, il s'ensuit, qu'en temps de paix, de nouveaux venus ne peuvent trouver place parmi eux.

Le respect de l'initiative individuelle se manifeste encore dans le droit entier et non motivé de reconnaissance et d'adoption. Ces deux actes simplement exprimés déterminent une filiation nouvelle qui devient la seule reconnue. Par l'usage de ces droits, un équilibre s'établit entre des familles du même rang dont les unes sont surchargées d'enfants et dont les autres manquent de postérité. C'est encore par l'usage de ces droits que se forme un autre genre d'équilibre comme un trait d'union entre une famille qui déchoit et une autre qui, en grandissant, recherche une nouvelle sphère à son activité. Dans le droit d'adoption et de reconnaissance se confondent souvent les distinctions qui subsistent entre les classes. Ainsi le mariage n'étant généralement admis qu'entre personnes du même rang, toute union, en dehors de ces conditions deviendrait impossible ou malheureuse, si l'on n'avait ce remède facile pour régulariser la position et donner gain de cause à la liberté de l'initiative individuelle en même temps qu'au maintien de la hiérarchie sociale. Enfin, grâce à ces droits largement pratiqués, les familles se mêlent dans leurs éléments les plus actifs, l'horizon s'élargit pour chaque individualité, la concorde remplace l'antagonisme et la haine, la famille se consolide au lieu de se détruire, l'aristocratie présente une nouvelle possibilité d'accès, et reste par cela même, pour la foule un type à atteindre.

Také-no-Outchi Si-Mots-no-Kami, ambassadeur japonais à l'étranger dans le printemps de l'année 1862, offre un exemple de cette liberté d'initiative individuelle qui forme l'expression des mœurs sociales au Japon. Dans sa jeunesse, il était horloger, et bientôt désirant, un champ plus large à son activité, il conclut un arrangement avec un gokanine nommé Také-no-Outchi, qui lui reconnut son nom et lui facilita l'accès de la noblesse militaire. Passant successivement par les grades de gokandjo, shirabéakou, komigashira, il parvint aux fonctions de gaïko-kou-bouïo. Ce fut dans l'exercice de ses fonctions, étant gouverneur de Hakodadi, qu'il fut désigné par son gouvernement pour diriger la première ambassade japonaise qui vint à Paris. Také-no-Outchi est aujourd'hui gokandjo-bouïo, et se rapproche des plus hautes fonctions politiques.

Les mœurs sociales sont, plus que les institutions, l'expression d'une société; à ce compte, les Japonais possèdent des éléments sérieux d'avenir et de progrès. Ces éléments se trouvent dans leur caractère national plus que dans leurs institutions, car l'organisation tolère des abus, comporte des vices déplorables et possède des bases totalement fausses, comme la confusion des pouvoirs, l'arbitraire des décisions administratives et judiciaires. Le caractère général de féodalité trouve, il est vrai, un correctif dans l'égalité démocratique d'une libre expansion permise aux facultés de tous; c'est peut-être à l'alliance de ce contraste que les Japonais doivent cette valeur individuelle qui les distingue si profondément de leurs voisins les Chinois. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles présentent, sous tous les rapports, des oppositions directes. L'étude et la comparaison de ces pays offrent également un exemple curieux de l'inefficacité des institutions à réaliser seules et à représenter par elles-mêmes une direction sociale; car c'est l'expression des mœurs qui détermine en réalité l'expression d'un peuple, et c'est dans ses mœurs que nous devons rechercher sa véritable physionomie.

En comparant sous ce point de vue les Japonais aux Chinois, nous retrouvons chez les deux nations un caractère dominant. En Chine le mobile pivotal des actions est l'intérêt matériel. Cette soif du gain représentée en argent est elle-même alimentée par le besoin exclusif de satisfactions matérielles. Les besoins moraux n'existent pour ainsi dire pas en Chine, et l'indifférence en matière de sentiments religieux est complète. Les Japonais possèdent également un mobile principal qui domine leurs actions, mais ce mobile c'est l'honneur. Si ce sentiment prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas moins un des plus nobles besoins de la nature humaine, et demeure pour l'homme qui le possède un stimulant énergique de progrès véritable. L'honneur n'est pas un vain mot pour les Japonais, qui, sans hésitation, lui sacrifient leur vie. Ils manifestent ce sentiment en harmonie d'un développement général des besoins moraux, et d'une modération matérielle, réelle, malgré des détails de mœurs, dont l'expression isolée paraîtrait avoir une signification différente.