Si des mœurs nous passons à l'esprit des institutions nous trouvons en Chine les principes théoriques de liberté et d'égalité présidant à l'organisation sociale, tandis qu'au Japon domine essentiellement le principe de l'inégalité avec le respect de la hiérarchie. Les principes de l'organisation en Chine sont plus conformes à notre civilisation, mais ces principes dégénèrent en applications arbitraires, et disparaissent devant l'individu ou la fonction. Sous ce rapport, le mal est le même au Japon, mais se corrige sous le puissant contrôle de la hiérarchie.
Le rapport des mœurs aux principes des institutions présente chez les deux peuples les mêmes contrastes. Tous les grades chinois se gagnent au concours, et malgré cette entière égalité, qui paraîtrait devoir surexciter l'émulation de chacun, le peuple chinois est corrompu, matériel et lâche. Le peuple japonais, gouverné par une aristocratie, non exclusive mais privilégiée, est artiste, courageux, franc et actif. Le niveau de l'individualité est donc plus élevé au Japon qu'en Chine. Est-ce parce que le premier peuple a sous les yeux un type constant de perfection libre, auquel il peut librement aspirer, tandis que chez le second tout développement individuel n'a lieu que sanctionné par l'opinion générale, car le mérite réside dans la personnalité, et celle-ci se brise sous la sanction de l'opinion. D'un côté, l'individualité dans l'intelligence, et la moralité se conserve indépendante dans la classe aristocratique, et le peuple, libre dans son activité, se modèle sur cette classe; d'un autre côté, chez les Chinois, toute individualité est obligée de se soumettre à la masse qui la juge, et se trouve brisée lorsqu'enfin elle parvient à une situation où il lui aurait été possible de se produire. Quoi qu'il en soit, le niveau social en Chine se courbe vers le bas, tandis qu'au Japon, il s'élève constamment vers le haut.
A l'examen, dans les deux pays, des bases de l'organisation sociale jugées à notre point de vue moderne, on aurait attendu un résultat différent. Cette contradiction apparente n'infirme en rien les principes, et prouve simplement à nos yeux que les principes de constitution ne suffisent pas à rendre le caractère particulier d'une société. Ce phénomène est du reste conforme aux lois de la nature humaine, qui veulent des hommes libres dans leur moralité et non pas des syllogismes incarnés.
Nous retrouvons encore dans les deux pays voisins une autre opposition dont l'existence peut rendre compte de la dissolution sociale de la Chine en regard de la solidarité compacte de la nation japonaise. Dans le Céleste Empire l'individualité simple est le premier élément de la société qui repose au Japon sur l'individualité concrète, c'est-à-dire sur la famille. L'influence du nom est pour le Japonais un lien qui n'existe pas pour son voisin; de là nécessairement une série d'actes qui, d'une part, aboutiront au triomphe de l'égoïsme, et qui de l'autre, au contraire, tendront au dévouement. Ces faits viennent se compliquer du caractère général propre à chacun des deux peuples, et c'est ainsi qu'un Chinois, après s'être élevé dans le gouvernement des affaires publiques, laisse simplement à son fils l'argent qu'il a pu amasser dans sa carrière, tandis que, dans les mêmes conditions, le Japonais transmet à son enfant le respect et l'honneur dont il a su entourer son nom. Ce sera pour le jeune Japonais une source nouvelle d'émulation, un devoir à remplir, et un droit à sauvegarder. Le sentiment de la solidarité du nom est tellement développé au Japon, que souvent un père, sous l'empire de ce sentiment et du respect dû à l'initiative individuelle, transmet à son fils sa position dès que celui-ci est arrivé à l'âge viril. On retrouve dans ces faits un grand respect pour la dignité de l'individu.
Le privilége de porter deux sabres se lie aux idées japonaises d'honneur et de dignité. Le grand sabre est une arme de guerre dont il est poli de se débarrasser dans une maison amie. Le plus court est exclusivement une arme de suicide: aussi peut-on, dans une visite amicale, le garder sur soi sans impolitesse. Le suicide légal, dont le petit sabre est le signe paraît au premier abord un usage tout à fait barbare. En effet, la barbarie est réelle dans l'arbitraire de la loi et de la pénalité. Il est odieux de penser que la vie et l'honneur peuvent dépendre d'un caprice de prince ou de fonctionnaire dont les décisions représentent la loi. Il est pénible de songer à la cruauté d'une sentence, dont le patient est lui-même l'exécuteur. Mais s'il en est ainsi du fait, il en est tout autrement des prémisses qui ont amené cette triste conclusion, comme la conséquence illogique d'un ensemble de préoccupations dignes d'un sérieux examen. Le point de départ gît dans le besoin de donner satisfaction à des nécessités, des droits et des devoirs dont la conciliation offre de grandes difficultés. Ainsi il est évident que la société a le droit de réprimer et de punir; mais il est également évident que le coupable seul devrait être atteint dans les limites de la répression. Si la société, s'armant d'un droit contestable, prononce la peine de mort, cette peine est assez forte pour qu'il soit juste et humain de ne pas l'aggraver par la torture de la honte, de la violence et de la dégradation de l'homme en contact avec un bourreau. Enfin s'il est décidé que l'homme doit mourir, qu'il meure; mais que cette mort soit un retour vers la dignité humaine un moment oubliée dans la faute, au lieu d'être le sacrifice outrageant de cette dignité sur l'autel de l'infamie.
Au Japon, l'homme qui mérite la mort et qui meurt de sa main est préservé de la honte et de la déchéance qu'entraînait son crime. En acceptant noblement la responsabilité de son acte, il en efface pour ainsi dire la culpabilité. Il lègue à sa famille le souvenir de son courage et de sa dignité, en balance exacte avec le souvenir de sa faute, et par là conserve à son nom la position morale qui lui appartenait et le respect dont il était entouré.
Telle est la signification morale du petit sabre japonais, dont l'emploi est trop souvent dirigé par une application exagérée d'un principe qui, en lui-même, pourrait faire honneur à une civilisation éclairée. La déduction illogique de principes vrais aboutissant au suicide révoltera quelques consciences, mais qu'elles songent qu'il y a là une tentative de solution d'un problème dont l'équation plus parfaite intéresse notre civilisation et l'humanité tout entière. L'usage du suicide en contact avec l'esprit de vengeance prend encore une physionomie différente. Si un Japonais est blessé dans son honneur par un homme dont il ne puisse tirer personnellement satisfaction, il s'ouvre les entrailles, et rejette par cet acte, sur son adversaire, une déclaration de vendetta dont la famille, les amis et les serviteurs du suicidé poursuivent passionnément l'exécution. Ces vendettas sont terribles, car les Japonais renoncent facilement à la vie, et meurent contents s'ils peuvent en même temps donner la mort. Cette particulière physionomie du suicide, sans excuse possible, montre combien l'exagération d'un sentiment naturel est facile en dehors d'une règle précise qui puisse en fixer la juste appréciation.
Un peuple qui donne une place si importante au sentiment de l'honneur doit attacher un grand prix à l'expression de mutuelle considération. C'est ce qui se produit au Japon, où le respect se manifeste surtout dans l'extrême politesse qui préside aux relations. C'est une des premières choses qui frappent l'étranger débarquant sur la terre japonaise. Il voit les hommes de la plus basse classe se donner réciproquement des marques de déférence. Cette politesse reste constamment digne, et les honneurs rendus à un supérieur comportent une gravité à laquelle on reconnaît un hommage plutôt qu'un acte servile. Les fêtes, les solennités, le nouvel an, les grands événements de la famille donnent lieu à des visites, à des réunions, à des festins dans lesquels le code de la politesse fixe chaque détail. La manière dont on s'aborde, dont on se quitte, le style épistolaire, le soin avec lequel on répond à une attention, sont soumis à l'observance de règles précises qu'un Japonais n'oublie jamais. Si, par hasard, se produit l'oubli des convenances, l'homme tombe en grande mésestime, et s'expose à la vengeance, comme à la suite d'une insulte commise. Un des signes de l'entière politesse se retrouve dans le respect dont sont entourées les femmes au Japon. Leur importance est suffisamment mise en lumière par la loi qui leur permet de régner; en effet, les annales des empereurs nous montrent plusieurs femmes assises sur le trône des Mikados.
A côté de ce respect des femmes existe au Japon une véritable dépravation qui s'étale comme la chose du monde la plus naturelle. Le gouvernement en a ostensiblement le monopole et le fait subsiste à côté des qualités les plus opposées à ce vice. Les extrêmes se touchent facilement partout, mais, sous ce rapport, le Japon est la terre privilégiée du contraste. On y voit la réserve et la modestie se confondre avec la licence, l'arbitraire en harmonie avec le sentiment de la dignité individuelle, la simplicité des mœurs sociales en accord parfait, chez les mêmes individus, avec le luxe féodal, l'aristocratie en société avec la démocratie, la défiance administrative en paix avec la confusion des pouvoirs, et toujours la politesse en relation avec tous.
La politesse des mœurs, jointe à l'esprit d'activité, se traduit, dans l'esprit des villes et des campagnes, par l'ordre et la propreté qu'on y voit régner. Les rues larges et droites sont bordées de maisons bien alignées. Celles-ci n'ont que peu de hauteur, et sont construites de matériaux légers; car les tremblements de terre fréquents au Japon, ont imposé des lois à la construction. Les façades extérieures sont simples. L'habitation des grands, comme les casernes, ne montrent sur la rue que des palissades élevées. A Yedo, la résidence du taïkoune est entourée de fossés profonds, contenus par de solides murs en pierre, au-dessus desquels s'élèvent encore des remparts en talus, et derrière s'abritent les habitations. Les demeures seigneuriales, également protégées du côté de la rue, occupent de grands espaces entourés de casernes; c'est au centre que se trouve la maison principale avec les jardins. Les étrangers ne peuvent contempler les habitudes et le luxe intime de ces demeures. Ils ne pénètrent que l'intérieur de la vie populaire dont la simplicité paraît surprenante à l'Européen, qui n'aperçoit aucun des meubles indispensables pour lui, et qui vainement cherche un siége, une table, un lit. Le plancher supplée à tout. Il est garni de nattes fines et rembourrées dont la propreté est facile à entretenir, grâce à l'habitude de n'entrer jamais dans une maison avec ses souliers. Ainsi garni, le plancher sert de siége dans la journée. La nuit, chaque habitant de la maison, s'enveloppant d'une longue robe de chambre plus ou moins chaude, suivant la saison, s'abrite des insectes sous une moustiquaire, et trouve sur les nattes un lit suffisamment moelleux. Les Japonais savent se passer de cheminées aussi bien que de lit. Lorsque la température l'exige, ils posent au milieu de l'appartement un brasero rempli de charbons, dont ils recueillent ainsi toute la chaleur, sans danger d'asphyxie, car l'air, trouvant accès à travers les châssis, se renouvelle facilement. L'emploi des vitres aux fenêtres est inconnu aux Japonais qui les remplacent par du papier. Ce papier remplit une foule d'usages différents. Non-seulement il reçoit les signes de l'écriture, mais il est encore employé comme mouchoir et essuie-mains; on en fabrique des manteaux imperméables à l'eau; travaillé d'une certaine façon, il imite le maroquin et remplace parfaitement le cuir; on en fait des cordes et des ficelles résistantes; enfin on le colle, en guise de vitres, sur les châssis qui servent de portes et de fenêtres. Ces châssis ne sont pas retenus par des charnières, mais glissent dans un encadrement de rainures qui les retiennent en leur laissant leur mobilité.