Cette installation, d'une simplicité spartiate, entraîne de graves inconvénients, qui, par le contact des étrangers, amèneront des changements inévitables. Parmi ces inconvénients, les plus graves sont les douleurs rhumatismales et les incendies. Les rhumatismes naissent de l'humidité impossible à éviter dans des maisons construites comme le sont celles des Japonais, et séparées seulement du sol par une simple planche. Les incendies provoqués par l'usage incommode, et malgré tout insalubre, des braseros, se développent fréquemment; aussi rencontre-t-on, dans les rues, de distance en distance, des pyramides de seaux toujours remplis d'eau. Le secours est promptement organisé de la part d'hommes intelligents et courageux qui malheureusement ont l'habitude de ces accidents. Des magasins de dépôts pour marchandises sont quelquefois rendus incombustibles par l'emploi d'un béton boueux que quelques étrangers ont adopté à Yokohama.
Les seules constructions artistiques que les étrangers puissent visiter sont les temples enrichis de sculptures, de peintures et de laques. Autour de ces temples s'étendent des jardins qui montrent chez les Japonais un goût naturel. Dans la campagne, l'amour des belles choses se manifeste par les soins accordés à un arbre remarquable, dont la position peut même quelquefois gêner la culture. Dans ce cas on lui laissera une bande circulaire de terrain, comme un domaine qui doit protéger ses racines contre la charrue. Partout dans les champs, comme à la ville, on aperçoit le travail d'un peuple poli, aimant l'ordre et la propreté. Ce travail est poussé si loin, que, sans exagération, on ne rencontre pas de mauvaises herbes dans les campagnes, traversées de routes macadamisées et bien entretenues.
Les routes sont divisées en plusieurs classes de largeurs différentes. La plus importante est le Tokaïdo qui traverse l'île de Nippoune, dans sa longueur en passant par Yedo. La distance y est inscrite, comme aussi sur les principales autres routes, à partir du grand pont de Yedo, le Nippoune-basse, choisi comme point de repère. Les contrées qui divisent le Japon ont été chacune entourées de larges voies de circulation; dans ces contrées, chaque province, puis chaque district possède également des routes de ceinture. Enfin de chaque ville et de chaque village partent des chemins qui relient ces points aux grandes artères. Les voyages sont donc rendus faciles au Japon, et sur toutes ces voies de communication circule un peuple actif de marchands, d'industriels, de prêtres, de soldats, de princes; les uns à pied, les autres à cheval, ou en chaise à porteurs. Pour plus d'ordre, chaque courant de voyageurs doit suivre un même côté de la route. Afin d'éviter entre les daïmios supérieurs un conflit de préséance qui pourrait devenir dangereux, la cour de Yedo règle la marche de chacun, de manière à ce que deux de ces princes ne puissent se rencontrer en chemin. La mesure est prudente, car les grands daïmios sont toujours suivis d'une armée, et chacun s'arrête en se prosternant sur leur passage. La facilité des voyages est non-seulement due aux routes spacieuses, à l'absence de douanes intérieures et d'octrois, mais encore au grand nombre d'auberges et de maisons de thé qui bordent ces routes. De distance en distance sont également placées des maisons de postes où le voyageur trouve à louer des chevaux, des porteurs et des courriers.
Cette fréquence des voyages au Japon est importante à noter, car elle introduit chez le peuple des habitudes de solidarité en opposition avec le régime féodal qui tend à l'isolement des provinces. C'est ainsi que les mœurs sociales ont leur expression propre, et que les institutions n'amènent pas comme conséquences inévitables les résultats qu'elles ont pu produire chez une autre race. Par la fréquence des relations s'est établi parmi les Japonais un rapport homogène, dans l'état de leurs intérêts commerciaux, industriels et scientifiques.
Leurs connaissances scientifiques sont peu développées; mais loin de méconnaître leur ignorance sur ce sujet, ils cherchent à combler cette lacune dans leur contact avec les étrangers. C'est par l'intermédiaire de ces derniers, principalement par les Russes et les Hollandais, que les Japonais sont parvenus à posséder des connaissances géographiques assez complètes. Ils impriment de grands planisphères, chargés de notes et d'indications, de manière à servir de traité de géographie aussi bien que de cartes. La science historique se borne pour les Japonais à l'histoire de leur pays. Afin d'établir leur chronologie, ils se servent de trois moyens différents. Ils ont une ère qui commence, en l'an 660 avant J.-C., avec le règne du Daïri Shine-Mou, premier auteur de la dynastie encore actuellement régnante. A côté de cette époque fixe, ils comptent par cycles de soixante années et par une série de cycles plus petits et de durée variable qu'ils appellent nengo. Les empereurs déterminent le nom et la durée de ces nengos qui se suivent sans interruption. Un même règne peut posséder plusieurs de ces divisions.
Les connaissances des Japonais dans les sciences physiques et naturelles semblent très-faibles. Ils possèdent en mathématiques quelques vérités fondamentales qui leur font envisager cette science d'une façon spéciale. De ces vérités, ils tirent des procédés pratiques remarquables pour la résolution des problèmes d'arithmétique, qu'ils résolvent, sans écriture, plus promptement que les Européens. Ces procédés leur sont communs avec les Chinois.
De même qu'en Chine, la chirurgie et les sciences qui en dépendent sont presque ignorées au Japon, mais la médecine présente un ensemble de connaissances plus développées, quoique imparfaites. Les médecins japonais accordent une grande attention aux pulsations des artères, qui leur fournissent leur principal élément diagnostique. Ils sont très-habiles à saisir toutes les variations que présente ainsi la circulation du sang, et rattachent avec pratique ces variations aux différentes maladies qui peuvent en être la cause. Pour combattre les maladies, ils emploient quatre principales méthodes: l'ingérence de différentes substances, la plupart végétales, le feu sous forme de moxa ou comme simple application de la chaleur, l'acupuncture, et le massage qui est en grande estime. L'usage des bains chauds est général, en dehors de toute prescription médicale; car les Japonais sont soigneux de leur personne; ils accordent une grande attention à l'aspect extérieur, comme à l'étude de la physionomie et des lignes de la main.
Sous l'influence du peu de développement que possèdent les sciences au Japon, l'enseignement général est surtout religieux, moral et littéraire. Une bonne éducation se continue dans l'étude de la musique et de la peinture; elle se complète, pour les hommes, par l'exercice des armes. La musique est complétement dans l'enfance; mais il n'en est pas de même de la représentation dramatique, qui se produit avec vérité d'expression et science d'observation. Les Japonais ne représentent pas seulement sur leurs scènes des sujets mythologiques et merveilleux, dont la production forme, pour ainsi dire, le début de l'intelligence dans ce genre de créations: ils abordent aussi la représentation de la vie usuelle, des détails des mœurs, des événements historiques dans un milieu de décoration en harmonie avec le sujet mis en scène. Ce seul fait est certainement un indice de connaissances avancées. Pour rendre hommage au talent dramatique des Japonais, je dirai, que dès le commencement de mon séjour au Japon, il m'est arrivé d'assister à des représentations dont je pouvais suivre l'idée, grâce au naturel des gestes et des expressions ainsi qu'à l'harmonie des décors. Être intéressé dans ces circonstances, avant d'avoir eu le temps de se familiariser avec la langue, prouve en faveur de la composition, comme en faveur des artistes. Ils sont cependant loin d'être parfaits, quelque disposé que l'on soit à l'indulgence par un séjour prolongé en Chine. Le principal défaut des acteurs est d'adopter, sur les planches, un ton déclamatoire qui gâte l'effet et nuit à la beauté de leur langue.
La langue japonaise est douce et harmonieuse. Son étude est facile si on veut se borner à l'apprendre pratiquement, en écoutant, en se renseignant sur les mots, et en reproduisant la manière de parler des Japonais qui vous adressent la parole ou vous répondent. Cette dernière observation, naïve vis-à-vis de toute langue, ne l'est pas au Japon; car si l'on veut en savoir davantage, les difficultés se multiplient, le temps se passe et l'on s'aperçoit que le japonais est la plus difficile des langues vivantes. Elle est entièrement régie par l'étiquette, la politesse et le code de la hiérarchie; adresser la parole comme on vous parle, ou répondre comme on vous répond, c'est ne tenir aucun compte de ces règles. Suivant la position sociale de son interlocuteur, il faut varier ses formules, employer des mots spéciaux, conjuguer ses verbes de façons déterminées, et faire intervenir certaines particules. Tout cela n'est encore rien auprès des difficultés de la lecture et de l'écriture. La langue écrite diffère de la langue parlée; ce qui s'écrit ne se parle pas et réciproquement. Certaines formules sont spéciales, et il serait souverainement ridicule et bouffon de confondre les deux genres d'expressions. Comme si toutes ces difficultés ne suffisaient pas, les Japonais ont adopté les milliers de signes idéographiques chinois, et en plus deux écritures phonétiques. Les signes idéographiques sont lus au Japon suivant deux prononciations différentes: le koïé, ou lecture suivant le son, reproduit à peu près le son chinois attribué au caractère, tandis que le kouh est une lecture suivant le sens et traduit le son purement japonais de l'objet exprimé. Ainsi le caractère qui signifie chose, se prononce gui suivant la lecture koïé et koto suivant la lecture kouh.
L'écriture idéographique prend trois noms différents, suivant le style d'écriture adoptée; le kouasho, ou shingghana, représente les signes tracés carrément; l'écriture cursive savante et officielle est nommée guiosho, l'écriture cursive familière prend le nom de sosho ou tsao. Les Japonais ont eu l'intelligence de comprendre l'énorme obstacle qu'apportait aux études la difficulté de l'écriture idéographique, qui, en définitive, resserre la pensée dans les limites du passé et transforme toute étude en un long apprentissage de lecture. Ils ont en conséquence adopté l'alphabet phonétique, qui, par l'analyse des sons, permet de poursuivre l'idée avec un instrument facile. Mais le point de départ était tellement compliqué, qu'ils n'ont pu parvenir à la simplicité, dont ils sentaient le besoin. Ils ont un premier alphabet phonétique de quarante-huit syllabes exprimées par quarante-huit signes. Cette écriture reçoit le nom de kata-gana qui veut dire écriture de côté ou d'annotation. Les Japonais se servent du kata-gana comme traduction phonétique, pour fixer la prononciation, et malheureusement ne s'en servent pas comme d'une écriture usuelle. L'écriture vulgaire phonétique est nommée hira-gana. Elle se décompose en quarante-huit syllabes comme le kata-gana, mais ce qui la rend bien plus compliquée, c'est que chacun de ces quarante-huit sons possède, par des emprunts faits au sosho, un grand nombre de synonymes, parmi les caractères destinés à le reproduire. Enfin quelque compliqué que soit l'hira-gana, cet alphabet prouve chez les Japonais un rare bon sens, et une activité intelligente qui les pousse vers le progrès, en échappant à la routine asiatique. Ces qualités se retrouvent dans leur littérature vulgaire, dont la verve n'épargne pas plus le privilége que les ridicules de la vie populaire.