A la fortune de Novnaga s'était attaché celui que les annales des Daïris appellent Fidé-Yosi, en se taisant sur son origine, car le grand rôle qu'il a joué ne permet pas de rappeler officiellement sa basse extraction. Je crois intéressant de donner sur ce sujet la version populaire qui m'a été racontée par un Japonais instruit. Il m'avertissait que plusieurs versions existaient, que la suivante était la véritable, quoique non autorisée par le gouvernement, et il restituait au héros son nom primitif de Tokoutshi.
Or Tokoutshi, fils d'un cultivateur, naquit vers le milieu du XIVe siècle. Son caractère remuant l'empêcha de cultiver tranquillement le champ de son père. Il se mit au service de plusieurs maîtres, d'où sa mauvaise conduite le fit constamment chasser. Pendant quelques jours, il vécut d'aumônes, et s'accroupit un soir, accablé de misère, au coin du pont d'Okasaki, dans la province de Mikaoua. Un voleur de profession, du nom de Hatshiska-Kohati, vint à passer, l'engagea à le suivre, et, ensemble, ils allèrent dévaliser la maison d'un riche agriculteur. Ayant reçu sa part de butin, il se sépara de son complice, qui devint kaïsokou, c'est-à-dire pirate, acheta des habits convenables, des armes, et se fit admettre au service du prince Imagaoua-Ioshi-Moto, seigneur de la province de Sourouga, alors en guerre avec le prince Novnaga. Tokoutshi ne tarda pas à apprécier les positions respectives; se rangeant prudemment du parti le plus fort, il abandonna son nouveau maître pour se mettre au service de son adversaire. La victoire et l'avenir justifièrent les prévisions de Tokoutshi, qui se montra intelligent et courageux, se fit remarquer et monta en grade. Bientôt Novnaga le rapprocha de sa personne, lui confia des troupes et des expéditions dont il se tira avec honneur. Enfin, en 1577, son protecteur lui donna la province de Harima avec le château de Shimési. Tokoutshi se rendit à Kioto pour en recevoir l'investiture du mikado, qui le reconnut noble daïmio sous le nom de Hakshiba-Tsikoutzéne-no-Kami.
Hakshiba était dans la province de Bitshiou quand il apprit la mort de Novnaga. Il opéra sa jonction avec un fils du général, et ensemble livrèrent bataille à Akéti, qui fut défait à Yama-Saki, et qui périt dans sa retraite. Après avoir ainsi puni l'assassin de Novnaga, Hakshiba se réunit aux grands officiers de son ancien maître, et s'entendit avec eux pour faire nommer shiogoune le petit-fils de Novnaga. Ce dévouement ne l'empêcha pas d'agir comme un protecteur tout-puissant, c'est-à-dire comme un maître qui n'a d'autre volonté à consulter que la sienne, ne relevant que de lui-même. En effet, la puissance qu'il avait su conquérir s'imposait au mikado, qui lui donna le titre important de kampakou, et peu de temps après celui de taïko, titre le plus élevé que puisse porter un sujet du mikado. Toute ambition possible était alors satisfaite; les instincts guerriers du général ne trouvant plus à s'exercer au Japon, car tous les grands seigneurs féodaux reconnaissaient sa suprématie, Hakshiba tourna les yeux vers la Corée, y envoya une puissante armée, et mourut en 1598, entouré de gloire, au château de Foushimé, qu'il s'était fait construire près de Kioto.
Fidé-Yori, fils de Hakshiba, succéda à son père, et Minamoto-no-Héas, alors bouïo de Kanto, fut, sous le titre de daïfou-sama, le chef du ministère qui inaugura l'administration du prince.
Héas prit les rênes du gouvernement sans compter avec Fidé-Yori. Celui-ci voulut résister aux empiétements de son ministre, qui, soutenant ses prétentions à main armée, fut vainqueur dans la bataille de Sékigahara, dans la province d'Omi. Cette victoire ayant été saluée par l'adhésion de la noblesse, le mikado créa Héas shiogoune, en même temps qu'il donnait à Fidé-Yori les fonctions et dignités de nadaïdjine.
Tokougaoua-Minamoto-no-Héas, fondateur de la dynastie actuelle des taïkounes, s'empressa de reconnaître les services de ses partisans par des récompenses générales et des honneurs. Il créa trois cent quarante-quatre kovdaï-daïmios ou nobles vassaux auxquels il donna des fiefs, et quatre-vingt mille hattamotos ou guerriers nobles. Par cette création, il s'assura le pouvoir. Les conventions qu'il fit ensuite avec les seigneurs japonais, dont il reconnut les pouvoirs au détriment des mikados, et dont il régla les rapports hiérarchiques, en les groupant autour de lui, complétèrent son œuvre. Le nouveau shiogoune fixa sa résidence à Yedo. Il soumit tous les princes à l'obligation d'abandonner, une année sur deux, leurs domaines, pour venir résider dans sa capitale. En retournant dans leurs provinces, ils devaient laisser leur famille, comme un otage, entre ses mains. Héas, après avoir fortifié son pouvoir de tout ce qu'il avait enlevé à l'autorité des mikados, mourut en 1616, et fut déifié sous le nom de Gonguéne-Sama. Il laissa un fils légitime, Shidé-Tada, qui fut son successeur direct, et huit fils de rang secondaire, qui furent l'origine des Gokamongkés. Shidé-Tada eut lui-même quatre fils, dont l'aîné, Hé-Mits, fut taïkoune, et dont les trois autres donnèrent naissance aux trois puissantes familles de Gosankés. Depuis Hé-Mits, douze shiogounes se sont succédé, y compris le taïkoune actuel, Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Moutshi, fils du Gosanké de Kishiou.
Ce fut sous le gouvernement d'Héas que le seigneur de Satsouma s'empara des îles Liou-Tshou, qui font, aujourd'hui encore, partie des domaines de ce fief. Peu d'années avant l'administration taïkounale de Novnaga, les Portugais pénétrèrent pour la première fois au Japon. Dans ces époques de troubles, sous Novnaga, Hakshiba, Héas, se développa le christianisme, qui fut proscrit sous Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Mits, petit-fils d'Héas. Ce fait eu lieu en 1638, à la suite de la rébellion chrétienne d'Arima et de Sima-Bara. Alors commença pour le Japon cette politique d'isolement qui dura jusqu'en 1854. Les Hollandais furent relégués à Décima, au milieu des restrictions de toutes sortes, et les Chinois à Nangasaki.
Afin de se rendre compte de la puissance relative du territoire confié directement au gouverneur des taïkounes, il faut savoir que le Japon se divise en soixante-douze provinces, dont cinquante dans l'île de Nippoune, neuf dans l'île de Kioushiou, et quatre dans l'île de Sikokou. Les îles suivantes: Yesso, Iki, Tsoushima, Sado, Oki, Aouadji, Hatidjiou, forment chacune une province avec quelques annexes d'îles inférieures. Sur le nombre total des provinces, trente-sept relèvent de l'empereur avec plusieurs enclaves dans des provinces appartenant à des seigneurs féodaux.
A la couronne appartiennent entièrement les deux grandes contrées de Kanto et de Gokinaï. Toutes les deux font partie de l'île de Nippoune. La première de ces contrées se compose de huit provinces, et la seconde de cinq. L'empire possède en outre dans l'île de Nippoune dix-sept provinces et six enclaves, sans compter les deux provinces de Tshio-Shio et Nagato, dernièrement annexées au détriment du prince de Nagato. Dans l'île de Sikokou, la couronne ne possède entièrement que la province de Sanoki et une partie de celle de Rio. Dans l'île de Kioushiou, elle possède la province de Bonzène, la partie sud de Shizène, dans laquelle se trouve Nangasaki, et une partie de Shiouga, dans le nord. De son pouvoir relèvent directement les îles de Sado, de Iki, de Hatidjiou et de Oki. Il y a peu d'années, sous prétexte de protéger contre les prétentions russes l'île de Yesso, qui appartenait au prince de Matsmaï, le taïkoune annexa l'île aux domaines impériaux, donna en échange, au prince Matsmaï, un fief dans le nord de Nippoune, et ne lui laissa qu'un petit territoire dans le sud de ses premières possessions.
Sur l'étendue du domaine impérial se trouvent de grands vassaux relevant immédiatement du taïkoune et portant le nom de kovdaï daïmio, avec le titre de kami. Ce sont des chefs militaires plus ou moins importants, qui transmettent leur pouvoir à leur descendance, avec l'assentiment du taïkoune. Ils ont reçu en apanage des terres et des châteaux, mais leur résidence peut être mobile. Ils changent alors de garnison, et se transportent avec leurs hommes suivant les ordres que leur transmet le gouvernement de Yedo. Dans la hiérarchie civile, les kovdaï-daïmios forment une pépinière d'hommes d'État, destinés au gouvernement supérieur. C'est principalement parmi eux que le taïkoune choisit ses ministres, en les rapprochant successivement de sa personne par plusieurs grades hiérarchiques. De commandants de place sur les domaines impériaux ils peuvent devenir oshosia: ils occupent alors un poste dans la résidence même du taïkoune, veillent à sa sûreté, et l'accompagnent dans ses voyages. Le taïkoune a constamment plusieurs kovdaïs de service autour de lui. Ces princes commandants, servent pendant vingt-quatre heures, sont relevés le jour suivant par un nombre égal, et tous les deux jours reprennent leur service, jusqu'à changement de garnison notifié par le ministère. A la suite des fonctions d'oshosia, le kovdaï daïmio peut être promu au grade de kioto-shoshidaï, c'est-à-dire ambassadeur du taïkoune auprès du mikado, ou comme rang analogue, il peut être nommé wakadoshiiori, ou directeur supérieur des grandes fonctions. Ces derniers grades conduisent au ministère de Yedo.