Je consentis au joujou qu'elle proposait, et quand la volupté se faisait sentir trop vivement, elle me faisait suspendre, pour reprendre, après une courte trêve. Laure fit une si jolie mine, en arrivant au but désiré, que je ne pus résister au désir de porter la bouche sur la fontaine dont mon doigt venait de faire jaillir les eaux enflammées; le mouvement que je fis ayant découvert la trompe dans l'état le plus brillant, la signora la saisit entre ses lèvres ardentes, et par la succion la plus voluptueuse, me fit faire une libation plus abondante que celle que je recevais de sa fille, et ma main gauche, qui n'avait pas quitté son poste, reçut des preuves liquides de l'attendrissement de la mère.

Cependant Mme Valbouillant et Babet s'étant adossées l'une à l'autre recevaient debout l'évêque, et Valbouillant, dont les coups repoussés par l'athlète opposé, causait une réaction vive et singulière. L'acte fini, après quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda quelque anecdote à Valbouillant. — Je n'en sais point, dit-il, si ce n'est le désespoir de la vieille Sara. — Je ne la connais point, dit l'évêque. — Oh! que si, Monseigneur, elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c'est la grosse marchande de plaisir! — Elle vend du croquet? — Non, mais c'est la plus adroite pourvoyeuse du Comtat; peu de femmes ont une famille aussi étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui l'accompagnent aux promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues, elles se retirent vers Orange ou Carpentras, où elles portent l'instruction qu'elles ont reçue chez Sara, qui les remplace par de nouvelles parentes, qui lui viennent des villages d'alentour, et qu'elle forme avec le même soin. — Oh! oui, je me rappelle, dit l'évêque, elle est grosse, courte, elle a le front étroit, l'oeil en dessous, le crin roux et le nez un peu bourgeonné. — Précisément, et sûrement vous avez été plus d'une fois son neveu. — Je n'en disconviens pas; que lui est-il donc arrivé? — Hier, se promenant sur le rempart avec Justine, la nièce du moment, un négociant de Bâle est venu l'accoster: on a lié conversation, elle a d'abord été galante, puis elle s'est animée et le bon Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête quand il s'agit d'un repas, s'accorde à tout, et l'on convient que le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant dix louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d'en reprendre un à chaque politesse qu'il ferait à la gentille nièce. Sara, qui n'avait guère vécu qu'avec d'élégants Français ou de bons citadins, croyait que les Suisses ne pouvaient l'emporter en civilité sur ses compatriotes, et se hâta d'accepter le marché. On a soupé gaîment, le bourgogne et le montrachet n'ont pas été ménagés, la vieille s'est bien repue, bien égayée, puis a présidé au coucher; on a vu poser l'or sur la table de nuit et le Suisse a prétendu qu'elle lui devait deux louis. Justine, interrogée sur le fait des articles, a confirmé par son aveu les prétentions du Bâlois; Sara a redoublé ses cris, et l'Helvétien, pour l'apaiser, l'a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du treizième; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands dieux qu'elle ne ferait plus de pareil marché qu'avec des Français. — La nièce, observa l'évêque, avait moins d'humeur que la tante. Mme Valbouillant remarqua que le bon Bâlois s'était sans doute ainsi comporté pour honorer les saints apôtres, et avait réservé le Judas pour Sara. — Quoi qu'il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire naturaliser suisse, si j'étais sûr que le droit de bourgeoisie chez eux me procurât d'aussi rares talents. — Ce n'est pas quand on vous ressemble, l'abbé, qu'on doit former de pareils voeux, et vous prouvez que l'état théocratique fournit les plus précieux sujets pour la volupté.

Ce propos valait bien un remerciement, j'embrassai la belle Valbouillant, sa main chercha si j'étais digne de l'éloge qu'elle venait de me prodiguer; l'état où elle me trouva la fit soupirer; les réflexions sur l'aventure de Sara terminées, on avisa aux amusements qu'on pourrait se procurer jusqu'à l'heure du dîner. — L'abbé, dit Mme Valbouillant, devrait nous indiquer quelques-uns des jeux qui l'occupaient au collège. Je lui dis que les plus usités étaient le cheval fondu, la main chaude et le pet-en-gueule. — J'ai, dit Laure, joué quelquefois à la main chaude au couvent, j'étais quelquefois un demi-quart d'heure sans désemparer, cela m'ennuyait fort, et j'en avais la main toute engourdie. — N'y aurait-il pas, dit l'évêque, un moyen de rendre ce jeu plus piquant? — En décidant que celle qui devinerait disposerait à son gré pour ses plaisirs de la personne devinée. Sans doute, dit la signora Magdalani, mais cependant nous y gagnerons peu de chose, nos volontés ne sont-elles pas la règle des désirs des hommes de la société? On disserta ensuite sur le cheval fondu, et l'on trouva du danger pour les reins de celui qui portait le principal fardeau, et on le rejeta; quand on détailla le pet-en-gueule, il trouva plus de partisans; mais il n'y avait que trois hommes pour quatre femmes; c'était un inconvénient, mais la signora Magdalani, s'excusant avec grandeur d'âme, s'offrit à juger des coups. — Soit, dit l'évêque; vous recevrez pour épices les caresses du couple qui aura le mieux réussi.

Les choses ainsi convenues, tous les peignoirs et lévites furent quittés; le prélat prit la fraîche Valbouillant, dont le mari choisit la jeune Laure, et j'eus en partage ma gentille Babet, tantôt sur mes mains, tantôt sur mes pieds; j'avais toujours les yeux fixés sur les contours arrondis de ses jumelles appétissantes, et sur le joli bosquet qui couvrait les bords de la fontaine de Jouvence; quelquefois, en faisant la roue, j'y collais des baisers brûlants; le prélat était aussi enchanté des charmes antérieurs et postérieurs de la fraîche Valbouillant, qui tour à tour sur les mains, sur les pieds, à chaque repos, appuyait ses lèvres caressantes sur le lubinis angularis du saint pasteur. Valbouillant et la chanoinesse faisaient la double roue avec la même ardeur; nous fîmes trois fois le tour de la grotte en dedans, et nous nous arrêtâmes en trois couples aux pieds de la signora Magdalani, soit dessus, soit dessous nos belles, et profitant de l'attitude, nous répétions la scène voluptueuse du jeune Saturnin avec madame d'Inville.

Ce fut Babet et moi que la belle Magdalani reçut dans ses bras, couchée sur le côté, et Babet ceignant un supplément le glissa à l'endroit que fait admirer Vénus Callipyga. Les autres, se groupant autour de nous, cherchèrent le plaisir dans des attitudes variées au gré de leurs caprices; pour moi, cueillant avec ma langue amoureuse le miel de la volupté entre les dents entrouvertes de la belle Magdalani, de ma main passée sur sa cuisse, j'atteignis le sommet du joli buisson de l'espiègle Babet au-dessous du simulacre qu'elle avait introduit dans le sentier étroit et détourné de la déesse que nous servions, les caresses de mon doigt ranimèrent son zèle, elle mit plus d'activité dans ses mouvements. — Ah! Dieu, s'écria la signora, quelle volupté, quelle ivresse… je fonds! Et elle m'inonda; je ne ralentis pas mes efforts. — Ciel! s'écria-t-elle, je brûle, mon ardeur ne fait que s'accroître par la jouissance, ah! que ne puis-je aussi baiser cette adorable Babet qui me donne tant de plaisirs. — Si vous voulez, nous allons troquer de poste, elle et moi? — Volontiers, mon divin ami.

En un instant l'échange fut fait, ce fut le supplément qui remplit l'échange frayé, et je me plongeai dans le sentier. Que son dos était blanc, uni et potelé, que la chute de ses reins était arrondie, quelle fermeté, quelle fraîcheur, les épaules les plus fines, les bras de la plus belle forme, les mains les mieux effilées; mes lèvres brûlantes parcouraient ces charmants contours, pendant que mes mains pressaient amoureusement son beau sein et se trouvaient pressées par l'ivoire de celui de Babet, qui recevait des attouchements lascifs de la belle Magdalani une ivresse égale à celle qu'elle procurait. Nos transports devinrent trop vifs pour pouvoir les prolonger, notre bonheur fut au comble, nous perdîmes en même temps nos forces et nous restâmes quelques instants sans mouvement à jouir de notre abandon voluptueux. L'évêque et Valbouillant nous versèrent à chacun un verre de vieux vin d'Alicante, qui répara nos forces, et nous étant rhabillés, nous engageâmes Valbouillant à nous raconter quelqu'une de ses aventures, en attendant que l'heure du dîner nous rappelât au château.

"J'avais vingt ans, dit-il; j'étais capitaine de dragons, et mon régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les douceurs dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où ma troupe était en quartier habitait la jeune épouse d'un vieil officier général qui était en tournée pour une inspection dont le gouvernement l'avait chargé; elle était musicienne, chantait bien, jouait agréablement la comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents la disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec elle; je l'accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes applaudissements parurent la flatter; je demandai et j'obtins la permission de lui faire ma cour chez elle, mais la présence d'une vieille belle-soeur, qui restait toujours au salon, me gênait dans l'aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s'en aperçut, sourit malicieusement, mais elle n'éloignait pas le témoin importun. Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les recevait, en paraissant satisfaite, mais elle n'y répondait jamais. Vous savez que je suis ardent, et même impatient, et j'avais peine à supporter cet état; je m'ennuyais de rester toujours au même point. Pour en sortir et pouvoir m'expliquer librement sans la compromettre, je supposai un voyage que je devais faire à Nancy, où elle avait des parents; je m'offris de me charger de ses dépêches et je demandai qu'elle me permît de venir le lendemain les prendre à son lever. — Vous êtes bien obligeant, me dit-elle, mais je ne sais si j'y dois consentir, je suis extrêmement paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop à mon désavantage. — Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c'est l'art seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans l'heureux désordre du matin. — Vous croyez?… Moi j'en doute et j'exige pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans déguisement, si je perds beaucoup à me laisser sans parure: venez sur les dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d'oeil d'intelligence dont elle accompagna ce propos remplit mon coeur de l'espoir le plus doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j'arrive, je m'adresse à Marton, sa suivante, pour être introduit. — Madame, me dit-elle, n'a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est encore couchée. — Dieux! m'écriai-je, encore couchée, une migraine, quel contretemps, je m'étais flatté du bonheur de la voir. — Elle s'en flattait aussi. — Et il faut que je me retire… — Je ne dis pas cela; si vous voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit, parlez bas de peur d'ébranler sa tête.

Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle ouvre la chambre de sa maîtresse, m'introduit, se retire et emporte la clef. A la faible clarté que laissaient pénétrer les persiennes aux trois quarts fermées, j'aperçus la belle Adèle, mollement étendue sur un lit élégant; un corset négligemment noué par une échelle de rubans gris de lin renfermait à demi la neige élastique de son sein, son mouchoir transparent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait voir une fraise vermeille; des cheveux s'échappant de dessous un bonnet en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d'ivoire, avec lequel leur couleur d'ébène contrastait merveilleusement; une légère couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau corps, en dessinait les agréables contours. Je m'approchai d'elle avec tout l'empressement de l'amour et de la timidité qu'inspire le respect (j'étais novice encore). — Ah! c'est vous, monsieur, me dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre faible; convenez que j'ai bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l'état d'abattement où je me trouve. — Ah! madame, il ajoute le plus vif intérêt à l'ivresse que vos charmes sont sûrs d'inspirer. — Vous me flattez, voyez comme j'ai les yeux battus. Je saisis sa main que je couvris de baisers, et fixant ses yeux soi-disant battus: — Ce n'est pas le cas, lui dis-je, où les battus payent l'amende, mon coeur qu'ils ravissent en est la preuve. Et je dérobai un baiser. — Finissez donc, monsieur, n'abusez pas de la confiance que j'ai dans votre sagesse. Et elle se débattit avec une charmante maladresse qui me découvrit de nouveaux charmes. — Si quelqu'un entrait, qu'est-ce qu'on penserait. Marton! Marton! Comment, elle n'est pas là?… elle est redescendue! l'imprudente… mais si quelque autre… elle a emporté la clef. Ah! comme je la gronderai!… quelle idée lui a pris! en vérité, elle me met dans une position bien étrange. — Elle vous met à même de me rendre le plus heureux des hommes, si vous êtes sensible à l'amour le plus tendre. Et je voulus prendre quelques libertés. — Ah! monsieur, il serait atroce d'abuser de la faiblesse où me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous… laissez-moi donc, je sens bien votre main. — Oh! l'heureuse migraine! qu'elle vous sied bien! elle ajoute encore à votre fraîcheur. — Ah! quelle audace! je suis presque toute découverte… Non, monsieur, arrêtez… je ne suis pas femme à souffrir… Je n'écoutais plus rien et mes mains actives parcouraient les plus rares trésors; j'avais déjà un genou dans le lit et j'allais m'élancer pour le partager avec elle, quand me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le cordon de la sonnette; effrayé et craignant de l'offenser, je fis un saut du lit à la cheminée pour réparer le désordre de ma toilette, en cas que ses gens arrivassent et je proférai selon l'usage, les mots: d'ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d'un éclat de rire, elle dit: — Bon, je suis sauvée, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je ne fis qu'un saut pour aller reprendre ma place dans le lit; elle ne fit plus de résistance que pour la forme, j'usai d'autorité, elle se soumit à l'impérieuse nécessité, et bientôt nos soupirs confondus exprimèrent la vivacité de nos plaisirs. À peine eus-je atteint le but, que je fournis une nouvelle carrière, et avant de nous séparer je la rendis six fois heureuse et je l'avais été cinq. J'obtins le nom de son aimable dragon, et elle me remit une clef de son appartement dont je faisais usage toutes les nuits jusqu'à ce que de nouveaux ordres nous firent quitter ces délicieuses contrées.

Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils exaltèrent sa valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait qu'on devait fixer aux exploits amoureux. — Je ne puis les assigner avec précision, et des traits comme les vôtres sont bien faits pour les reculer. — Cela est bien honnête, mais quel est le plus grand effort que vous ayez fait? — C'est à Bruxelles, dit-il, je revenais de l'armée, j'avais fait une longue abstinence, et je m'adressai à un honnête domestique de louage, qui m'avait servi de bonneau, lors de mon dernier voyage; il me fit connaître une danseuse, nommée Aurore, qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, étant entretenue par un vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi chez un traiteur. Nous n'avions pour meuble qu'un grand fauteuil à crémaillère, comme il s'en trouve quelquefois dans le corps de garde; je convins de deux louis pour la soirée: nous fîmes un assez bon repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un entr'acte sur le fauteuil à chaque mets qu'on nous enlevait, et en quatre heures et demie nous avions mangé neuf plats et aucun entr'acte n'avait manqué; aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L'évêque s'écria: — Voilà le désintéressement le plus marqué, ou le triomphe du tempérament sur l'avarice; il contraste merveilleusement avec le désespoir de la vieille Sara. — La grosse marchande de plaisir? dit Valbouillant. — Précisément.

L'approche de sa main allait me rendre ma gloire, quand la cloche du dîner nous rappela dans la salle à manger. Le repas fut gai, l'évêque y établit une table mécanique comme celle que Louis XV, de lubrique mémoire, avait fait faire à Choisy, pour éloigner des yeux des domestiques le cynisme de ses orgies; au dessert, sur l'avis de l'évêque, renonçant aux pompes humaines, nous quittâmes tous les ornements de luxe, et nous achevâmes le repas en peau, de la manière que Ravennes nous dit qu'il s'en faisait chez le régent.