Je n'ai pas oublié cette découverte dans le besoin. Je t'en ai déjà fait part, chère Eugénie, de cette ressource favorable et salutaire à laquelle tu as eu assez de foi, sur ma propre expérience, pour te livrer à ta tendresse et aux sollicitations de ton amant.
Telle était une partie des conversations que nous mêlions à nos plaisirs, à nos caresses et aux autres instructions qu'il me donnait, dont il avait l'art de me faire profiter sans peine. Les livres de toutes espèces étaient entre mes mains; il n'y en avait aucun d'excepté: mais il dirigeait mon goût sur ceux qui traitaient des sciences, aussi loin qu'ils pouvaient convenir à mon sexe. Je veux t'en donner un échantillon, et un léger précis dans une matière où je l'avais souvent questionné:
— Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d'arrêt sur l'immensité dont notre globe est environné? Pousse-la aussi loin que ton imagination puisse l'étendre, à quelle distance inconcevable seras-tu encore du but? Que penses-tu qui remplisse cet espace immense? Des éléments dont la nature et le nombre sont et seront toujours inconnus; il est impossible de savoir s'il n'y en a qu'un seul dont les modifications présentent à nos yeux et à notre pensée ceux que nous apercevons, ou si chacun de ces éléments a une racine absolument propre qui ne puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours usage, il paraît ridicule que les hommes aient fixé le nombre de ces éléments: rien n'est plus digne de la sphère étroite de leurs idées, et néanmoins, à les entendre, il semble qu'ils aient assisté aux dispositions de l'Ordonnateur éternel. Mais enfin, qu'ils soient un ou plusieurs, l'assemblage de leurs parties forme les corps et se trouve uni dans un nombre très multiplié de globules de feu et de matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés. Que penses-tu donc de ces points de feu brillants connus parmi nous sous le nom d'étoiles? Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflammés semblables à notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner la vie à une multitude de globes terrestres, peut-être chacun aussi peuplé que le nôtre. Quelques-uns ont cru qu'ils étaient placés là pour nous éclairer pendant la nuit; l'amour-propre leur fait rapporter tout à nous, afin que tout aille à eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand l'air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait plutôt être destinée à cet office; elle nous éclaire dans l'absence du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui couvrent souvent notre horizon; et cependant ce n'est pas là son unique destination: on ne peut même affirmer qu'elle n'est pas un monde, dont les habitants doutent si nous existons et sont peut-être assez stupides pour se flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-être aussi sont-ils plus pénétrants, plus ingénieux que nous, ou pourvus de meilleurs organes, et qu'ils savent juger plus sainement des choses. Les planètes sont des terres comme la nôtre, peuplées sans doute de végétaux et d'animaux différents de ceux que nous connaissons, car rien dans la nature n'est semblable.
"Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de boules de matière, que devient notre terre? Un point qui fait nombre parmi les autres. Et nous! fourmis répandues sur cette boule, que sommes-nous donc pour être le type, le point central et le but où se rendent les prétendues vérités dont on berce l'enfance?
C'est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque jour de tracer dans mon esprit des impressions de philosophie.
Je lui demandai un jour:.
— Quel est cet Etre créateur de tout, que je sentais mal défini dans les notions qu'on m'en avait données?
Il me dit:
— Cet Etre magnifique est incompréhensible; il est senti sans être connu; c'est nos respects qu'il exige; il méprise nos spéculations. S'il existe plusieurs éléments, c'est de ses mains qu'ils sortent; il les a créés par la puissance de sa volonté: il est donc l'âme de l'univers. S'il n'existe qu'un élément, il ne peut être que lui-même: connaissons-nous les bornes de son pouvoir? N'a-t-il pas pu dépendre de lui de se transformer dans la matière que nous voyons, dont nous ne connaissons ni la nature ni l'essence? Et ce qu'il a pu faire dans un temps, ne l'a-t-il pas pu de toute éternité? C'en est assez, ma chère enfant, pour le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé, j'écarterai de tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vérité.
Mon père se plaisait à me faire lire des livres de morale dont nous examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous celle de la nature. En effet, c'est sur les lois dictées par elle et imprimées dans nos coeurs qu'il faut la considérer. Il la réduisait à ce seul principe, auquel tout le reste est étranger mais qui renferme une étendue considérable: faire pour les autres ce que nous voudrions qu'on fit pour nous, lorsque la possibilité s'y trouve; et ne point faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous lit. Tu vois, ma chère, que cette science dont on parle tant n'est jamais relative qu'à l'espèce humaine; et si elle n'est rien en elle-même, au moins est-elle utile à son bonheur.