Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir, dans presque tous, une ressemblance assez générale dans le tissu, les vues et le but, à la différence près du style, des événements et de certains caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui étaient exceptés de cette règle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet était moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs véritables couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel aspect. Ah! ma chère, combien cette apparence est en général loin de la réalité: les uns et les autres vus de près, quelle différence n'y trouve-t-on pas? Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations un genre d'instruction qui me faisait mieux apprécier l'humanité en général, comme la société fait apercevoir les nuances des caractères.

Les livres d'histoire, qui me rendaient compte des moeurs antiques et des préjugés différents qui, tour à tour, ont couvert la surface de la terre, étaient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes formaient le genre amusant, pour lequel mon goût était le plus décidé et que j'inculquais avec empressement dans ma mémoire.

Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paraître, en me recommandant d'y réfléchir:

— Lis, ma chère Laurette. Cet ouvrage est la production d'un génie dont tu as lu presque tout ce qu'il a mis au jour et dont ta mémoire possède plusieurs morceaux, qui unit un style élevé, élégant, agréable et facile, propre à lui seul à des idées profondes. Zadig, paré de ses mains, t'apprendra sous l'allégorie d'un conte qu'il n'arrive point d'événements dans la vie qui soient à notre disposition.

"De quelque aveuglement dont l'amour-propre et la vanité nous fascinent, sois assurée que, pour un esprit attentif et réfléchi, il est d'une vérité palpable et constante que tout s'enchaîne afin de suivre un ordre fixé pour l'ensemble et pour chacun en particulier; des circonstances imprévues forcent les idées et les actions des humains; des raisons éloignées, et souvent imperceptibles, les entraînent dans une détermination qui, presque toujours, leur paraît volontaire: elle semble venir d'eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils tiennent même de la nature les formes, le caractère et le tempérament qui concourent à leur faire remplir le rôle qu'ils ont à jouer, et dont toute la marche est dessinée d'avance dans les décrets du moteur éternel.

"Si l'on peut prévoir quelques événements, ce n'est que par une perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne de ces circonstances qu'on ne peut cependant changer, et qui est d'une force irrésistible, même pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait se prêter au cours naturel des choses.

Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait se plier à tout; ta docilité te rend heureuse et tu sais l'être malgré les entraves mises à ta liberté; tu savoures les plaisirs que tu inventes sans t'inquiéter de ceux qui te manquent.

J'avançais en âge et j'atteignais la fin de ma seizième année lorsque ma situation prit une face nouvelle: les formes commençaient à se décider; mes tétons avaient acquis du volume, j'en admirais l'arrondissement journalier, j'en faisais voir tous les jours les progrès à Lucette et à mon papa, je les leur faisais baiser, je mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu'ils les remplissaient déjà; enfin, je leur donnais mille marques de mon impatience. Elevée sans préjugés, je n'écoutais, je ne suivais que la voix de la nature: ce badinage l'animait et l'excitait vivement, je m'en apercevais:

— Tu bandes, cher papa, viens…

Et je le mettais entre les bras de Lucette. Je n'étais pas moins émue, mais je jouissais de leurs plaisirs. Nous vivions, elle et moi, dans l'union la plus intime; elle me chérissait autant que je l'aimais; je couchais ordinairement avec elle, et je n'y manquais pas, lorsque mon papa était absent. Je remplissais son rôle du mieux que je le pouvais: je l'embrassais, je suçais sa langue, ses tétons; je baisais ses fesses, son ventre, je caressais sa jolie motte, je la branlais; mes doigts prenaient souvent la place du vit que je ne pouvais lui fournir, et je la plongeais à mon tour dans ces agonies voluptueuses où j'étais enchantée de la voir. Mon humeur et mes manières lui avaient fait prendre pour moi une affection dont je ne puis, ma chère, te donner l'idée que d'après la tienne. Elle m'avait vue bien des fois, au milieu de nos caresses, violemment animée et, dans ces moments, elle m'assurait qu'elle désirait que je fusse au terme où elle pût aussi me procurer, sans danger, les mêmes plaisirs que je lui donnais. Elle souhaitait que mon papa me l'eût mis et eût ouvert la route sur laquelle ils sont semés: