Hélas! chère Eugénie, pourquoi l'imagination va-t-elle toujours au-delà de la réalité qui suffit seule à notre bonheur? Je croyais que tous les jours allaient le disputer à celui qui m'avait procuré tant de plaisirs; mais mon père, plus soigneux, plus délicat peut-être, et veillant sans interruption à ma santé, m'engagea le lendemain à reprendre ce fatal caleçon:
— Ma chère Laurette, je ne te le cache pas, je me défie de toi, de nous tous; ton tempérament n'est pas encore assez formé pour que je t'abandonne à toi-même, et tu m'es trop chère pour que je ne cherche pas à te ménager avec toute l'attention qui peut dépendre de moi. Cependant, tu jouiras de nos caresses, tu nous en feras; sans gêne avec toi, tu partageras en quelque façon nos plaisirs; et de temps en temps nous te réserverons une nuit pareille, que tu trouveras d'autant plus agréable que tu l'attendras avec impatience. Enfin si tu veux me plaire, tu te prêteras à ce que je désire de toi et tu y consentiras avec complaisance.
C'était un moyen assuré de ne pas me faire regarder cet emprisonnement comme insupportable. Ne crois pas non plus, ma chère, que ce soit par un trait de jalousie: tu verras bientôt le contraire. Je te laisse donc faire. Ah! chère Eugénie, que je m'en suis bien trouvée.
Il y avait déjà près de dix-neuf mois que j'avais passé l'heureuse soirée dont je viens de te retracer le tableau, lorsque j'eus le chagrin de voir l'éloignement de Lucette.
Son père, qui demeurait en province, la rappela près de lui: une maladie dangereuse lui fit désirer absolument son retour avant de mourir. Son départ nous causa la peine la plus sensible; nos larmes sincères furent confondues avec les siennes; pour moi, je ne pouvais retenir mes sanglots, qui ne furent enfin suspendus que par l'espérance et le désir qu'elle nous témoignait de revenir au plus tôt. Mais, peu de temps après la mort de son père, elle tomba dans une maladie de langueur dont elle eut beaucoup de peine à se rétablir pendant plus de deux ans. Son père lui avait laissé un bien-être qui la fit rechercher dans son canton; elle ne voulait entendre parler de qui que ce soit; elle trouvait, suivant ses lettres, une si grande différence entre mon papa et tous ceux qui se présentaient pour elle qu'elle en était révoltée. Enfin, elle ne voulait écouter aucune proposition de mariage et ne soupirait qu'après son retour avec nous. Néanmoins, sollicitée par sa mère et ses autres parents, qui lui représentaient les avantages qu'elle y trouvait et le besoin que sa mère, infirme, avait d'elle, la complaisance arracha son consentement contre son gré, après avoir cependant consulté mon papa en qui elle avait la plus entière confiance. Comme le parti qui s'offrait était effectivement très avantageux, il se crut obligé par ses principes de lui conseiller de l'accepter, ce qu'il fit avec une véritable répugnance, m'ayant assuré plusieurs fois qu'il avait un pressentiment de son malheur, auquel il ne voulait pourtant pas ajouter foi, le regardant comme une faiblesse.
Cependant, elle mourut des suites de sa première couche.
Je regrettais souvent l'éloignement de Lucette, que je regardais perdue pour moi, mais je me consolais dans les bras de ce cher et tendre papa. J'avais enfin totalement quitté cet habillement secret que j'avais si souvent maudit; mais la langueur de Lucette, de quelque cause qu'elle pût venir, ajoutant du poids aux réflexions qu'il avait déjà faites et aux nouvelles dont il me faisait part, le détermina à me ménager avec plus d'attention qu'il n'en avait mis à son égard, en me faisant sentir combien cela était nécessaire à ma constitution délicate. Je me rendais à ses raisons, avec d'autant plus de facilité que j'avais en lui la foi la plus complète. Comme il s'éloignait peu de moi et que je couchais toujours avec lui, il me veillait et m'arrêtait souvent lorsque je cédais à mes désirs avec trop d'ardeur.
Depuis le départ de Lucette, il avait fait plusieurs changements dans son appartement; on ne pouvait plus entrer dans ma chambre qu'en passant par la sienne. Il avait répandu dans son domestique un air de sévérité sur ce sujet, qui nous faisait quelquefois rire ensemble. Nos lits étaient appuyés contre le même mur qu'il avait fait percer; et dans les doubles cloisons qui couvraient le fond de nos alcôves il avait fait pratiquer des panneaux à coulisses, qui s'ouvraient par un ressort que nous seuls connaissions. Il faisait emporter tous les soirs la clef de ma chambre par une femme qu'il avait prise à la place de Lucette, et que nous tenions tout à fait dans le rang de domestique; mais, quand nous étions dégagés de tout incommode, je passais par les coulisses et je venais, dans ses bras, jouir d'un sommeil doux et tranquille que me procuraient ces nuits heureuses, suivies des jours les plus agréables.
Ce fut dans une de ces charmantes nuits qu'il me fit goûter une nouvelle sorte de plaisir, dont je n'avais pas d'idée; que non seulement je ne trouvai pas moins délicieux, mais encore qui me parut des plus vifs:
— Ma chère Laure, aimable enfant, tu m'as donné ta première fleur; mais tu possèdes un autre pucelage que tu ne dois ni ne peux me refuser si je te suis toujours cher.