— Que tu t'es trompée, ma chère enfant! j'avais des désirs, il est vrai, tu en voyais les signes certains. Eh! qui n'en aurait pas eu? Mais les attraits et les charmes répandus sur toute ta personne en étaient les principaux mobiles; la scène y ajoutait, mais Vernol n'y était pour rien. Je t'avoue même que le goût de beaucoup d'hommes pour leur sexe me paraît plus que bizarre, quoiqu'il soit répandu chez toutes les nations de la terre; outre qu'il viole les lois de la nature, il me paraît extravagant, à moins qu'on ne se trouve dans une disette absolue de femmes; alors la nécessité est la première de toutes les lois. C'est ce qu'on voit dans les pensions, dans les collèges, dans les vaisseaux, dans les pays où les femmes sont renfermées; et ce qu'il y a de malheureux, ce goût, une fois pris, est préféré. Je ne vois pas du même oeil celui des femmes pour le leur; il ne me paraît pas extraordinaire, il tient même plus à leur essence, tout les y porte, quoiqu'il ne remplisse pas les vues générales; mais au moins il ne les distrait pas ordinairement de leur penchant pour les hommes. En effet, la contrainte presque générale où elles se trouvent, la clôture sous laquelle on les tient, les prisons dans lesquelles elles sont renfermées chez presque toutes les nations, leur présentent l'idée illusoire du bonheur et du plaisir entre les bras d'une autre femme qui leur plaît; point de dangers à courir, point de jalousie à essuyer de la part des hommes, point de médisance à éprouver, une discrétion certaine, plus de beautés, de grâces, de fraîcheur et de mignardises.
Que de raisons, chère enfant, pour les entraîner dans une tendre passion vis-à-vis d'une femme! Il n'en est pas de même à l'égard des hommes, rien ne les y porte; en général, ils ne manquent point de femmes, le chemin qu'ils recherchent n'est pas moins semé de dangers que celui qu'ils fuient dans les femmes; enfin, il me paraît contraire à tout, et tu dois te souvenir, que c'est l'unique fois que j'aie agi de même avec Vernol. Si ce goût recherché me paraît plus que bizarre avec les hommes, ne pense pas que je le regarde de même avec les femmes: un homme mal fourni dans un vaste chemin est obligé de chercher la voie étroite pour répandre, après, la rosée bienfaisante dans le champ qu'il doit ensemencer. Mais il y a plus: il existe des femmes qui ne peuvent être aimées que par ce moyen, et, chez elles, l'entrée du sentier est presque toujours exempt d'épines.
"Voici donc les raisons de ma conduite avec Vernol: mon amour et ma complaisance, tous deux extrêmes pour toi, ma façon de penser exempte de préjugés, le vif désir de te plaire de toute façon et de posséder ton affection entière, enfin la différence que je souhaitais que tu connusses entre les divers sentiments des hommes (car tu as dû juger que la passion de Vernol n'avait pour but que la jouissance), tous ces motifs m'ont fait condescendre à des désirs que tu aurais pu satisfaire à mon insu si j'avais pris d'autres moyens; désirs enfin qui t'auraient engagée à me regarder, dans ton coeur, comme un tyran jaloux si je m'y étais opposé, et j'aurais perdu pour jamais ta tendresse et ce coeur dont seul je suis jaloux; mais je ne voulais pas, en te souffrant entre les bras de Vernol, qu'il s'autorisât de ma complaisance pour toi et qu'il s'en fit un titre pour penser intérieurement, ou pour parler, d'une manière désavantageuse. Je désirai qu'il ne pût même, ainsi que Rose, songer au bonheur qu'il avait trouvé dans tes bras sans se souvenir, en même temps, qu'il l'avait payé de sa personne, et que cette réflexion fût un frein pour ses idées et pour sa langue. Je le fis avec d'autant plus de raison qu'en général, dans la jouissance des femmes, les hommes ne sont guère prudents ni discrets. Pour ajouter encore une preuve de ma franchise et de mes vues réelles, c'est que Rose, de ce côté-là, n'a pas reçu de ma part une pareille offrande, quoique cela soit plus naturel avec une femme, comme je te l'ai déjà dit, et que même elle y gagne presque toujours: mais elle ne m'était pas nécessaire; et malgré que ce fût la première fois qu'elle en eût essayé, j'ai laissé ces prémices à Vernol. Juge de là si tu t'es trompée.
Je pris mon papa dans mes bras, je le serrai contre mon coeur, je le pressai contre mon sein, je l'étouffais:
— Cher et tendre papa, je sens plus que jamais jusqu'où s'étendent tes bontés et ton amour pour ta Laurette. Tous les moments de mes jours seront désormais consacrés à te prouver le mien. Mes soins, ma complaisance, mes plus secrètes pensées dont je te ferai part, enfin la constance et la fidélité de ma tendresse pour toi en seront des témoignages continuels et des preuves certaines. Des baisers et des caresses sans nombre en furent les gages.
Je jouissais avec lui, depuis près de quatre ans, d'une tranquillité douce et charmante; j'en faisais toute ma félicité: prévenante et prévenue, caressante et caressée, mes jours étaient filés par le plaisir et le bonheur quand, au bout de ce terme, il fut troublé par la mort de Lucette. Son souvenir m'était toujours bien cher, il était le fruit de la sincère amitié que nous avions l'une pour l'autre, en tout sa conduite avait été guidée par la tendre affection qu'elle avait pour mon père et pour moi. J'avais trop bien connu la différence qu'il y avait entre elle et Rose et je mettais à son attachement un tout autre prix. Mais la perte que je faisais était un préparatif aux tourments et aux noirs chagrins que je devais essuyer. Quel récit exiges-tu de moi, chère Eugénie? Pourquoi renouveler ma douleur? Mon coeur se déchire encore au souvenir de mon infortune; les mêmes angoisses se font sentir avec une force pareille au moment de ce détail. Non, je ne puis passer outre…"
Je reprends, trop chère amie, ce fatal et cruel récit que j'ai été forcée de suspendre. Je n'étais plus à moi, mon coeur était navré, ma main tremblante laissait tomber ma plume, les sanglots m'étouffaient, mes yeux offusqués ne pouvaient retenir l'abondance de larmes où tu m'as vue plongée, et que ton amitié consolante aurait encore essuyée si j'avais été près de toi. Enfin mon coeur, un peu dégagé, me rend la liberté de retracer mon malheur à tes yeux.
Tu sais que j'étais dans ma vingtième année quand mon papa, le plus tendre et le plus aimable des pères, et en même temps le plus chéri, duquel j'aurais voulu racheter la vie de tout mon sang et dont la perte est irréparable pour moi, fut emporté par une fluxion de poitrine dont tout l'art des médecins ne put le sauver. Je ne le quittais point, j'étais jour et nuit près de son lit que j'arrosais de mes pleurs; je m'efforçais de les cacher; ma bouche était collée sur ses mains. Ce spectacle le pénétrait; il aurait voulu m'épargner celui de son état, il tâchait de m'éloigner mais il ne fut pas possible de m'y faire consentir: je n'écoutais rien, à peine pouvais-je prêter un peu d'attention à quelques conseils qu'il me donnait; car il sentait sa situation et la soutenait avec fermeté. Enfin le coup me fut porté et je reçus sur mes lèvres son dernier soupir. Ah! quelle perte pour moi, Eugénie! chère Eugénie! mes yeux arrosent encore le papier sur lequel je trace ce douloureux récit. Je lui étais mille fois plus attachée que s'il eût été réellement mon père. Il m'avait fait connaître le comte de Norval, aux plaisirs duquel je devais le jour: je l'avais vu sans émotion et sans autre intérêt que celui de la curiosité; mon coeur ne disait rien. Le désir d'envisager celui qui avait contribué à mon existence était le seul guide qui me conduisait. Où est donc, disais-je en moi-même, cette voix intérieure qui nous porte vers ceux à qui nous devons la vie?… Vains propos, chimères: notre coeur parle, mais c'est pour ceux qui ont fait et préparé notre bonheur.
Enfin, ma douleur sombre, le désespoir, le désordre de mes facultés anéanties, le déchirement de mon coeur et mes regrets amers avaient totalement éloigné de moi le repos et le sommeil. L'embrasement se mit dans mes veines et je fus moi-même très mal: je voulais mourir, mais mon heure n'était pas venue, et ma jeunesse fut un des moyens dont le sort se servit pour me sauver. Aussitôt que j'eus repris mes forces, je n'eus d'autres pensées que de m'enterrer vive: j'avais tout perdu, la vie m'était odieuse. Un couvent fut le seul but de mes désirs: aurais-je jamais pu croire y trouver quelque adoucissement à mes peines? Mon chagrin serait encore dans toute sa force s'il n'avait été modéré dans tes bras. Souffre, belle et tendre amie, que, pour ma propre satisfaction, je peigne à tes yeux mêmes l'image des doux instants que j'ai passés près de toi et où tu as versé un baume salutaire sur les plaies de mon coeur. Ce penchant qu'on nomme sympathie, cet intérêt qu'on prend aux infortunés par la similitude où l'on peut se trouver avec eux, te fit concevoir de l'amitié pour moi presque aussitôt que je fus dans ton couvent, où je voulais me fixer et pleurer en liberté. Tu pénétras l'état de mon coeur sans en connaître les motifs, tu vins essuyer mes larmes, tu quittais ta cellule pour dissiper ma langueur. Ta jeunesse, tes grâces, tes attraits et ton esprit donnaient du poids à tes discours, mais tu t'apercevais aisément, le lendemain, que la solitude de la nuit détruisait tous les soins que tu avais pris pendant le jour. Tu parvins enfin à partager mes ennuis et mon lit.
Que je fus surprise des trésors que ta guimpe et tes habits recelaient! Cet instant ranima d'un sentiment vif le souvenir de mes peines: tu vis couler mes pleurs, tu en fus étonnée, tu voulais connaître la cause et découvrir un secret que tu as si bien su m'enlever depuis.