Je ne tenais à rien, j'étais dans une inertie totale, à peine aurais-je su que j'existais sans le sentiment de ma douleur.
Je concevais le besoin d'une amie, mais je n'espérais plus en trouver une telle que je la désirais. Ce fut dans cet instant que je sentis plus vivement combien Lucette me manquait, je ne comptais pas pouvoir la remplacer, bien moins me flattais-je d'en trouver une semblable sous le masque qui te couvre. Ton caractère, ton humeur, ton âme vinrent sans déguisement se montrer à moi et se joindre à ta figure charmante; j'en fis quelque temps mon étude, et mes observations furent toutes en ta faveur; enfin ton amitié et ta confiance établirent les miennes. Tes confidences furent payées par celles que je te fis alors, et je trouvai dans tes bras l'adoucissement que tu cherchais à me procurer. Avec quelles satisfactions je me rappelle encore cette nuit où tu me dis:
— Aimable Laure, chère amie, j'ai lieu d'être persuadée que tes chagrins sont cuisants; mais si je puis, en te faisant part des miens, émousser le sentiment de ceux qui t'accablent, j'aurai du moins le contentement que me donnera la diminution de ta douleur.
Tu jugeais avec raison qu'observant une réserve exacte sur le secret de mon coeur, je pouvais aussi garder le tien: tu ne te trompais pas; il me semble encore t'entendre me dire:
— Écoute, ma chère, j'aime, oui, j'aime aussi tendrement qu'on puisse aimer, et j'ai le malheur cruel d'être couverte des livrées religieuses. Des béguines emmiellées et trompeuses ont entouré de murs et de grilles ma jeunesse sans expérience et l'ont attirée dans leur cachot infernal. Mon ignorance, des voeux, des préjugés sont mes tourments; les désirs, mes bourreaux, et j'en suis la victime. La nuit, le sommeil est loin de mes yeux, et les larmes s'en emparent; le jour, tout me déplaît et m'ennuie; mon âme est absorbée: juge de mon état. Libre comme tu es, tu peux au moins sans crainte livrer à l'amant que tu chéris les appas que j'ai vus et que je touche.
Ta main, que tu mis sur mon sein, me fit frissonner:
— Ah! chère Eugénie, te dis-je avec transport, voilà le jour de mon désespoir! je l'ai perdu cet amant que j'adorais, et la mort me l'a ravi. Dieux! que n'est-il ici! mais c'est lui, oui, c'est lui que je tiens.
Je te serrais dans mes bras, tu me faisais illusion. Hélas! le détail de tes charmes, que je parcourus, me rendit à moi-même; ce qui te manquait détruisit le prestige de mon imagination et le fantôme qu'elle se créait. Cependant, tes attraits répandirent sur ma langue tous les éloges que tu méritais si bien. Ton sein, ta taille, tes fesses, tes cuisses, ta motte et ta peau, tout en fut un sujet pour moi:
— Quel plaisir! m'écriai-je, pour ton amant et pour toi s'il te tenait dans ses bras comme je te serre dans les miens.
Tu désirais t'instruire, tu voulais savoir, tu balançais, tu cherchais à m'interroger, et tu n'osais. Je te voyais venir.