Mon père termina là.
C'est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer la scène. Eugénie! chère Eugénie! Passerai-je outre? Les cris que je crois entendre autour de moi soulèvent ma plume, mais l'amour et l'amitié l'appuient: je poursuis.
Quoique mon père fût entièrement occupé de mon éducation, après deux ou trois mois, je le trouvai rêveur, inquiet; il semblait qu'il manquait quelque chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort de ma mère, le séjour où nous demeurions pour me conduire dans une grande ville, et se livrer entièrement aux soins qu'il prenait de moi; peu dissipé, j'étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son application et toute sa tendresse. Les caresses qu'il me faisait, et qu'il ne ménageait pas, paraissaient l'animer; ses yeux étaient plus vifs, son teint plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses, il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement nue, et me plongeait dans un bain. Après m'avoir essuyée, après m'avoir frottée d'essences, il portait ses lèvres sur toutes les parties de mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait, son sein paraissait palpiter, et ses mains animées se reposaient partout: rien n'était oublié.
Que j'aimais ce charmant badinage, et le désordre où je le voyais! Mais au milieu de ses plus vives caresses il me quittait, et courait s'enfoncer dans sa chambre.
Un jour, entre autres, qu'il m'avait accablée des plus ardents baisers, que je lui avais rendus par mille et mille aussi tendres, où nos bouches s'étaient collées plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé mes lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s'était glissé dans mes veines; il m'échappa dans l'instant où je m'y attendais le moins; j'en ressentis du chagrin. Je voulus découvrir ce qui l'entraînait dans cette chambre dont il avait poussé la porte vitrée, qui formait la seule séparation qu'il y avait entre elle et la mienne; je m'en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle était garnie; mais le rideau qui était de son côté, développé dans toute son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosité ne fit que s'en accroître.
Le surlendemain de ce jour, on lui remit une lettre qui parut lui faire plaisir. Quand il en eut fait la lecture:
— Ma chère Laure, vous ne pouvez rester sans gouvernante; on m'en envoie une qui arrivera demain: on m'en a fait beaucoup d'éloges, mais il est nécessaire de la connaître pour juger s'ils ne sont point outrés…
Je ne m'attendais nullement à cette nouvelle; je t'avoue, chère Eugénie, qu'elle m'attrista: sa présence me gênait déjà, sans savoir pourquoi, et sa personne me déplaisait, même avant de l'avoir vue.
En effet, Lucette arriva le jour qu'elle était annoncée.
C'était une grande fille très bien faite, entre dix-neuf et vingt ans: belle gorge, fort blanche, d'une figure revenante sans être jolie; elle n'avait de régulier qu'une bouche très bien dessinée, des lèvres vermeilles, les dents petites, d'un bel émail et parfaitement rangées. J'en fus frappée d'abord.