Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit assez de connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps variés et suspendus; il échoua quand il voulut peindre des êtres animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet égard. Au moins les Abbandonati de Bologne, les Resvegliati de Gênes, les Addormentati de Gubio, les Disingannuti de Venise, les Acagiati de Rimini, les Furfurati de Florence, les Lunatici de Naples, les Caliginosi d’Ancône, les Insipidi de Pérouse, les Mélancholici de Rome, les Extravaganti de Candie, les Ebrii de Syracuse, etc., etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction plus claire. Il est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent peut-être pour quelque chose dans leur embarras.
Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile à donner que l’explication d’un sens qui nous est étranger. On a des exemples d’aveugles nés qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont fait des miracles de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste, musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas trouver une autre définition du miroir que celle-ci: «C’est une machine par laquelle les choses sont mises en relief hors d’elles-mêmes.» Voyez combien cette définition, que les philosophes qui l’ont approfondie trouvent très-subtile et même surprenante[22], est cependant absurde. Je ne connois point d’exemple plus propre à montrer l’impossibilité d’expliquer des sens dont on est dépourvu; et cependant toutes les affections et les qualités morales dérivent des sens; c’est par conséquent sur les observations qui leur sont relatives que l’on pourroit uniquement fonder ce qu’il y auroit à dire sur le moral de ces êtres d’une espèce si différente de la nôtre.
Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos voyageurs et nos historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui n’a trait qu’aux mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d’une haute antiquité, sans lequel on ne voudroit peut-être pas croire un mot de ce qu’il a dit; car il étoit pour ses contemporains, et à bien des égards il est encore pour nous à peu près dans le cas d’un homme, qui n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un peuple d’aveugles; il faudroit certainement qu’il se tût, ou on le prendroit pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères, qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple; mais tant d’hommes sont peuple, et si peu sont philosophes, qu’il n’y a pas de sûreté à n’agir, à ne penser, à n’écrire que pour ceux-ci.
Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus singulières.
Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s’effaçoit point. Les pensées se communiquoient parmi eux sans paroles et sans signes. Point d’idiome; par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé; et combien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! Ces détails prodigieux, innombrables qui nous énervent, leur étoient inconnus. Ils avoient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées, pour donner une rapidité inconcevable à leur exécution, pour hâter tous les progrès de leurs connoissances: il sembloit que dans cette espèce privilégiée tout s’exécutât par instinct et avec la célérité de l’éclair.
La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit avec infiniment plus de fidélité, d’exactitude et de précision que par les moyens compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à aucun genre de certitude.
Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre: dans l’anneau elles formoient une atmosphère toujours agissante à des distances considérables, et ces émanations dont Shackerley n’a pu donner une idée qu’en les comparant à ces atomes qu’on distingue à l’aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces émanations, dis-je, répondoient à toutes les houppes nerveuses du sentiment de l’individu. Semblables aux étamines des plantes, aux affinités chimiques, elles s’enlaçoient dans les émanations d’un autre individu, lorsque la sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme on peut aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations dont nous ne pouvons nous former qu’une image très infidèle. Elles rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables à celles d’Alphée qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de changer en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s’unir plus intimement à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes.
Cette cohésion vive et presque infinie de tant de molécules sensibles, produisoit nécessairement dans ces êtres un esprit de vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l’académie des Innamorati a traduit par le mot électrique, quoique les phénomènes de l’électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés.
Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et tellement, que les propriétés y seroient devenues à charge autant qu’inutiles. On sent qu’où il n’y a point de propriété, il y a bien peu d’occasions de disputes, d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne, à supposer même qu’il faille à de tels êtres un système politique. Je ne conçois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont plutôt prévenus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur manque point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison de la satiété.
Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par l’air à des distances très considérables, par la même voie que se transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié suffisoit pour communiquer une pensée. De là résultoit un concours admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence, cette harmonie universellement répandue dans tout l’anneau, ne s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel n’étoit jamais en contradiction avec celui d’aucun individu.