Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi d’une paix éternelle et d’un bien-être inaltérable. Les arts qui tendent au bonheur et à la conservation de l’espèce, étoient aussi perfectionnés qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer; et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs enfantés par la guerre. Ainsi les habitans de l’anneau n’avoient point passé par ces alternatives de raison et de démence, qui ont si prodigieusement mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens dans la science funeste de faire celui-ci, loin d’être admirés chez eux, n’y étoient pas même connus. Les plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas plus que le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés leur avoit appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles nous enseigne encore vainement, je veux dire que la véritable gloire d’un être intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur.

Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir du voyage de Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux et déposa en Arabie d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose d’en donner à l’Europe savante une édition non moins authentique que celle des livres sacrés des Brames, que M. Anquetil a incontestablement rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de savoir presque aussi bien le mozarabique qu’il sait le zend ou le pelhvi.

L’ANÉLYTROÏDE

La Bible est sans contredit l’un des livres les plus anciens et les plus curieux qui existent sur la terre.

La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paroissent très-insuffisantes. Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule que la physique des livres saints, laquelle en effet paroît très défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de cette science dans les premiers âges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre fut intelligible. La physique étoit alors ce qu’elle seroit encore si l’homme n’eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour et le second celle de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté, et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir fourni leur course et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble de même couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle touche au ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et quelques fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se mettre à sa portée.

Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel, il étoit naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux supérieures et des eaux inférieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer; et que pour soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament; c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de laquelle on appercevoit l’azur des eaux supérieures.

Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:

«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui étoient sous le firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament, et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et à toutes les eaux rassemblées sous le firmament le nom de mer.»

Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter: 1o les cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui s’ouvrirent lorsqu’il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour noyer la terre.