Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée; Adam est toujours hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier.

Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours dont l’Écriture parle; ces six jours de la création, ce septième jour du repos, etc.

On ne peut être que véritablement affligé, que presque tous nos théologiens, tous nos mangeurs d’images abusent de ce grand, de ce saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l’homme le profane et qu’il prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans le sein de la nature, et plus on respecte profondément son Auteur; mais un respect aveugle est superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne à la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits que l’interprète Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l’observe l’éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la lumière céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y ajouter un nouveau degré de splendeur.

Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon six espaces de temps, six intervalles de durée? Ces espaces de temps indiqués par le nom de jours, faute d’autres expressions, ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu’il s’est passé successivement trois de ces jours avant que le soleil ait été créé. Ces jours n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse l’indique clairement en les comptant du soir au matin; au lieu que les jours solaires se comptent et doivent se compter du matin au soir. Ces six jours n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entr’eux; ils étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne sont donc que six espaces de tems. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et la femme n’ayant été produite qu’à la fin du septième, Adam a pu procréer en lui-même et par lui-même tout le tems qu’il a plu à Dieu de placer entre ces deux époques.

Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux philosophes du paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu qu’Adam fut créé homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme Platon, l’ont fait de figure ronde, d’une force extraordinaire; aussi la race qui en provint voulut déclarer la guerre aux dieux.—Jupiter, irrité, les voulut détruire.—Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en le dédoublant, et Apollon étendit la peau qu’il noua au nombril... De là le penchant qui entraîne un sexe vers l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour se rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté qu’a chaque moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paroît-elle aimable? nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous n’eussions fait qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle; mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point.

C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées que les Basilitiens et les Carpocratiens prétendirent que nous naissions dans l’état de nature innocente, tels qu’Adam au moment de la création, et par conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le mariage, soutenoient que l’union conjugale n’auroit jamais eu lieu sur la terre sans le péché; regardoient la jouissance des femmes en commun comme un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, échauffé par des poëles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes; là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous nommons adultère et inceste, dès que l’ancien ou le chef de leur société avoit prononcé ces paroles de la Genèse: Croissez et multipliez.

Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchoit ouvertement que la fornication et l’adultère étoient des actions méritoires; et les plus fameux d’entre ces sectaires furent appellés les Turlupins en Savoie. Plusieurs savans font remonter l’origine de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de Juda, grande prêtresse de Priape: c’est dater de loin, comme on voit.

Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été indiquée dans la fable de Narcisse qui, épris de l’amour de lui-même, veut jouir de son image, et finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage[25].

Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre nature actuelle, ont donné lieu à une grande question; à savoir: an imperforata mulier possit concipere? «Si une fille imperforée peut se marier?»

On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jésuites, ont approfondi cette question, et qu’ils ont été pour l’affirmative; l’œuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d’une manière contraire aux fins de la nature; une fille privée de la vulve en apparence, doit donc trouver dans l’anus des ressources pour remplir le vœu de la reproduction, la première et la plus inséparable des fonctions de notre existence.