Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares; ainsi il paroît que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut convenir que l’on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens que nous venons d’expliquer: de tout tems et dans l’antiquité la plus reculée, comme dans les siècles plus voisins de nos jours, on a vu la passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévere Lycurgue, qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit représenter publiquement des jeux qu’on appeloient gymnopédies, où les jeunes filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les enlacemens les plus lascifs leur étoient enseignés. La loi punissoit de mort les hommes qui auroient été assez téméraires pour les approcher. Ces filles habitoient entr’elles jusqu’à ce qu’elles se mariassent: le but du législateur étoit apparemment de leur apprendre l’art de sentir, qui embellit beaucoup celui d’aimer; de les instruire de toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manière à tourner un jour au profit de l’espece humaine tous les raffinemens qu’elles s’enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être amoureuses avant d’avoir un amant; car on est amoureuse sans amour, comme on assure quelquefois qu’on aime sans être amoureuse. N’a pas du tempérament qui veut; n’aime pas qui veut: c’est une morale de ce genre que Lycurgue a développée dans ses loix: c’est cette morale qu’Anacréon a éparpillée dans ses immortels badinages comme les feuilles de la rose. Qui se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue dans les mêmes principes? Sapho, avant le poëte de Theos, les avoit réduits en systême pratique et en avoit décrit les symptômes. O quelle peintre et quelle observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux de l’amour!
Cette Sapho, qui n’est guere connue que par les fragmens de ses poésies brûlantes et ses amours infortunés, peut être regardée comme la plus illustre des tribades [(I)]. On compte du nombre de ses tendres amies les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirèrent des vers. Anacréon assure qu’on y trouve tous les symptômes de la fureur amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en preuve que l’amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens que ne l’étoient ceux de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et des prêtres de Cybele; qu’on juge quelle flamme brûloit le cœur qui inspiroit ainsi[65]!
Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à l’ingrat Phaon qui la réduisit au désespoir. N’auroit-il pas mieux valu pour elle continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu’il procure et l’ascendant de son esprit devoient lui rendre si aisées? D’autant qu’elle étoit douée de tous les avantages que l’on peut desirer dans cette passion, à laquelle la nature sembloit l’avoir destinée; car elle avoit un clitoris si beau, qu’Horace donnoit à cette femme célèbre l’épithete de muscula; c’est dire en françois, femme hommesse.
Il paroît que le collège des Vestales peut être regardé comme le plus fameux serrail de tribades qui ait jamais existé, et l’on peut dire que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les plus grands honneurs. Le sacerdoce n’étoit pas un de ces établissemens vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la piété hasarde et qui ne doivent leur succès qu’au caprice. Il ne se montre à Rome qu’avec l’appareil le plus auguste: vœu de virginité, garde du palladium, dépôt et entretien du feu sacré[66], symbole de la conservation de l’empire, prérogatives les plus honorables, crédit immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous les êtres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si elles succomboient à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité des passions, comment y seroient-elles échappées sans les ressources de Sapho, tandis qu’on leur laissoit la liberté la plus dangereuse, et que leur culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? Car on sait que les vestales sacrifioient au dieu Fascinus, représenté sous la forme du Thallum Égyptien, il y avoit des cérémonies singulières, observées dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacré qu’elles entretenoient étoit sensé se propager dans tout l’empire par les voies véritablement vivifiantes, mais qu’un tel objet de contemplation étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la virginité!
On voit que les tribades anciennes avoient d’illustres modeles. L’abbé Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, cite les habits qu’elles affectoient en public: c’étoient, selon lui[67], l’enomide et la callyptze. L’énomide serroit étroitement le corps et laissoit les épaules découvertes. Quant à la callyptze on ne la connoît que par son nom, comme la crocote, la lobbe tarentine, l’anobolé, l’encyclion, la cécriphale et les tuniques teintes en couleurs ondoyantes qui désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant les situations dans lesquelles elles se trouvoient. La callyptze étoit pour le public extérieur; elles portoient l’énomide lorsqu’elles recevoient du monde dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote étoit pour le boudoir, lorsqu’elles étoient dans un exercice solitaire; l’anobolé pour la tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les rendez-vous nocturnes; l’encyclion pour tenir cercle licentieux; les tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la couleur de la tunique annonçoit l’office dont la tribade qui la portoit étoit chargée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur ondoyante particuliere.
Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens très-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant à Salomon, il n’employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu’à faire exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours la chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux d’une multitude de femmes, au milieu desquelles s’établit celui qui veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé par Dumoulin toujours avec succès. On sait qu’aussi-tôt que le malade ressentoit les effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser rasseoir et raffermir l’incandescence qui paroissoit se montrer; autrement il en seroit résulté un effet contraire. Ce systême est fondé sur ce que l’homme n’a besoin que de la présence de l’objet pour ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit, laquelle le meut plus ou moins fortement, selon qu’il est plus ou moins débilité. En général, la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant et plus que les forces de l’homme. C’est une des suites de la faculté de penser et de se rappeller subitement certaines sensations agréables à la seule inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui disoit que si les animaux ne faisaient l’amour que par intervalles, c’est qu’ils étoient des bêtes, disoit un mot bien plus philosophique qu’elle ne pensoit.
Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles; ils énervent au lieu d’exciter. Il arrive aussi quelquefois, à force de recherches, des aventures singulières et funestes dans ces sortes d’exercices. Il y a peu de temps qu’à Parme une fille accoutumée à tribader avec sa bonne amie, se servit d’une grosse aiguille à tête d’ivoire de la longueur d’un doigt, qui dans les secousses fit fausse route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n’osa déclarer son aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à goutte; au bout de cinq mois il s’étoit déjà formé une pierre autour de l’aiguille que l’on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres de tribaderie, il est arrivé beaucoup d’événements pareils; ici c’est un cure oreille, là un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon de seringue; ailleurs une fiole d’eau de la reine d’Hongrie, pour la laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de tisseran, un épis de bled qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, et que la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de pareilles anecdotes.
M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades de l’univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus. Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles de deux pouces en quarré; le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent et s’agitent sans avoir la peine de se remuer. C’est un grand luxe des Mandarins, que d’avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades aériennes qui s’amusent sous ses yeux.
Le serrail du grand-seigneur n’a pas d’autre but; car que feroit un seul homme de tant de beautés? Quand le sultan blasé se propose de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son sorbet au milieu de la pièce des Tours (All’hachi); c’est ainsi qu’on la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; à l’entrée de cette pièce on voit une colombe d’un côté et une chienne de l’autre, par où l’on sort; symbole de volupté et de lubricité.
Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les trente beautés de la belle Hélène, et dont M. de Saint-Priest a envoyé dernièrement un fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit par un François du quartier de Péra[68].