Les animaux considérés dans un simple point de vue mécanique, fourniroient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur refusent le don de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile de prouver qu’une grande partie de leurs opérations même les plus étonnantes ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que de simples automates s’entendent, agissent de concert, concourent à un même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles d’éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils obéissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent; enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions spontanées, où paroissent les images de la raison et de la liberté; d’autant plus qu’elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulieres, moins prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du moment; il en est de même qui ont un caractère déterminé, qui sont jaloux, vindicatifs, vicieux.
Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles ont comme l’homme un péché originel qui a perverti leur nature. La premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui est sorti des mains de Dieu étoit bon et fort bon. Mais si les bêtes étoient telles alors qu’elles sont aujourd’hui, comment pourroit-on dire qu’elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un singe soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie cruel? Il faut recourir à la seconde proposition et leur supposer un péché originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la religion.
Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens théoriques que l’on peut tracer la ligne de démarcation entre l’homme et la bête. Notre ame a trop peu de points de contact pour qu’il soit facile, même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle, d’effleurer seulement sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siege. Les uns ont prétendu qu’elle est dans un lieu particulier d’où elle exerce son empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens le centre ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d’autres les corps cannelés. Le climat, sa température, les alimens, un sang épais ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui influent sur sa manière d’être; ainsi en poussant les suppositions on varieroit les effets à l’infini, et l’on montreroit par les résultats, comme il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête, quelque saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque tuyau fort obstrué.
Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de savoir jusqu’à quel point un être dégradé de l’espece humaine par sa copulation avec la brute, peut être plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les produits, leur donner une éducation convenable et étudier avec soin ces sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré de cette opération plus d’avantage pour le progrès des connoissances humaines que des efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent qu’une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que le sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée; au lieu que le fruit d’une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire, une autre nature, mais entée sur la première, éclairciroit plusieurs des points dont le développement a tant occupé tous ces êtres pensans.
Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé des produits de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n’y en auroit-il point? La bestialité étoit si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit de brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec les animaux[110], et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange; je conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue d’un besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une chèvre, d’une jument, d’une vache même; mais rien ne peut m’apprivoiser avec l’idée d’une femme qui se fait éventrer par un âne. Cependant un verset du Lévitique[111] porte: La bête quelle qu’elle soit. D’où il résulte évidemment que les Juives se prostituoient à toute espèce de bête indistinctement; voilà ce qui est incompréhensible.
Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des produits de chevres avec l’espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans, toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. Satar en arabe signifie bouc; et le bouc expiatoire ne fut ordonné par Moyse que pour détourner les Israélites du goût qu’ils avoient pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l’Exode qu’on ne pouvoit voir la face des dieux, les Israélites étoient persuadés que les démons se faisoient voir sous cette forme[113], et c’est là le Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse et beaucoup d’autres offrent des vestiges très remarquables de ces productions monstrueuses.
On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables produits. Jérémie parle de faunes suffocans[114] [(I)]. Héraclite a décrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en commun des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a traité dans le même genre des pigmées, des cynocéphales, des sphinx; ensuite il décrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des singes qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine; car un bel orang-outang, par exemple, est plus beau qu’un laid Hottentot. Munster sur la Genèse et le Lévitique a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba admet des ames à ces faunes[116], desquels il paroît qu’on ne peut guère contester l’existence.
Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur les centaures et les minotaures; mais il n’y a pas plus d’impossibilité à ce qu’ils aient été qu’à l’existence des produits d’autres espèces[117]. Dans le siècle passé il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille sauvage, religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui pourroit très-bien avoir quelque affinité avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer. Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres d’Afrique. Il paroît que cette partie du monde que l’on ne connoît que bien peu, est le théâtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive dans ces contrées, qu’en aucun autre endroit du globe, parce que le centre de l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc être assez communs et ce seroit là la véritable école des altérations, des dégradations[118] et peut-être du perfectionnement physique de l’espèce humaine. Je dis du perfectionnement; car qu’est-ce qu’il y auroit de plus beau dans les êtres animés que la forme du centaure, par exemple?
Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout ce qu’un particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre. Nous avons la suite de ces variétés dans les especes de chiens, les accouplemens de différentes especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets, découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec les bêtes, et c’est ce qu’il faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre ses grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie, nous ne perdissions par la suite de ses idées.