Hélas! mon amie, c’est en prison qu’on a besoin de se battre les flancs pour être gai et de se forcer à l’être. Sans cela, on serait bientôt découragé et mort ou fou. Au reste, Ma Conversion est beaucoup plus plaisante que Parapilla[9]. C’est, sous une écorce très polissonne, une peinture vivante et même assez morale de nos mœurs et de celles de tous les États. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y sont surtout traités à souhait.»

P. Manuel, dans sa préface aux Lettres de Mirabeau (loc. cit.), dit emphatiquement que l’amant de Sophie «fut réduit à broyer les couleurs de l’Arétin. Et alors parut Le Libertin de qualité; on ne concevrait pas comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus ingénieux qu’ait jamais eu Épicure, qui prêchait si bien que l’Amour perdrait tout à être nu s’il était sale, et que la pudeur doit survivre même à la chasteté, a pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si, dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie, à travers des sentiers fangeux, un but moral, il ne s’était pas persuadé à lui-même que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que pour apprendre à des courtisans et à des moines où était la gangrène, la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous peine de n’être pas lu, parler le langage des bordels et des halles.

Ma Conversion est l’image des débauches de l’Ile de Caprée. Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone?

Tout au plus devait-il se permettre l’Erotika Biblion. Là, du moins, avec toute l’érudition de l’Académie des sciences, il couvre des exemples sacrés de l’antiquité les parties honteuses de nos modernes Sardanapales.»

La même année que Ma Conversion parut l’Erotika Biblion. Mirabeau l’avait achevé en 1780. Le 21 octobre de cette année, il écrit à Sophie: «... Je comptais t’envoyer aujourd’hui, ma minette bonne, un nouveau manuscrit très singulier, qu’a fait ton infatigable ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n’est pas finie; et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t’amusera: ce sont des sujets bien plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque, mais très décent. Croirais-tu que l’on pourrait faire dans la Bible et l’antiquité des recherches sur l’onanisme, la tribaderie, etc., etc., enfin sur les matières les plus scabreuses qu’aient traitées les casuistes et rendre tout cela lisible, même au collet le plus monté et parsemé d’idées assez philosophiques?»

Il faut noter en passant qu’Errotika était une faute d’impression qui persiste dans un certain nombre d’éditions de l’ouvrage.

Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu à M. Solar et a été vendu 150 francs. Il était in-4o.

L’Erotika Biblion est un monument d’impiété très singulier. C’est le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec curiosité et non sans plaisir des ouvrages d’érudition sacrée, d’exégèse biblique: «Avec les rognures des commentaires de Don Calmet, dit un biographe, il composa l’Erotika Biblion, recueil de gravelures, où sont signalés les écarts de l’amour physique chez les différents peuples anciens et particulièrement chez les Juifs et dans lequel, du moins, l’originalité compense l’obscénité de la matière.»

La première édition parut à Neufchâtel selon les uns, à Paris selon d’autres. On a assuré qu’il ne se répandit que quatorze exemplaires de la première édition, saisie en presque totalité par la police. Il paraît que l’édition de 1792 fut également traquée, mais un certain nombre d’exemplaires passa à l’étranger. Il en vint même à Rome et le livre fut mis à l’index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne l’ouvrage en traduit agréablement en latin le titre grec: «Erotika Biblion, id est: Amatoria Bibliorum.»