«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Après que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses lascives et révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s’approcha de l’oreille de sa maîtresse et lui dit en riant quelque chose; elle répondit:—Oui, oui, c’est fort bien avisé, pourquoi non? Voilà la plus belle occasion qu’on puisse trouver pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On fit aussitôt venir cette petite fille, qui était fort jolie et ne paraissait pas avoir plus de sept ans; c’était la même qui, un peu auparavant, était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous ceux qui étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour satisfaire à l’empressement que chacun témoignait, on donna les ordres nécessaires pour le mariage. Pour moi (c’est Encolpe qui parle), je demeurai immobile d’étonnement et je les assurai que Giton avait trop de pudeur pour soutenir une telle épreuve et que la petite fille n’était pas aussi dans un âge à pouvoir endurer ce que les femmes souffrent dans ces occasions.—Quoi! repartit Quartilla, étais-je plus âgée lorsque je fis le premier sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me punisse si je me souviens jamais d’avoir été vierge, car je n’étais encore qu’une enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu’à ce que je sois parvenue à l’âge où je suis.»
Les femmes publiques n’étaient point mêlées avec les citoyens; et dans ces temps malheureux où l’on voyait à Rome la plus honteuse débauche régner sur le trône, à la cour et dans la haute classe de la société, les prostituées gardaient une sorte de décence et de pudeur que les dames ne connaissaient plus.
On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire par Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l’empereur, son époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre, reine d’Égypte, après qu’il eut débauché Servilie, mère de Brutus, et les plus illustres Romaines (Suét., in Jul. Cæs., cap. L). César avait déjà commis, dans sa jeunesse, le péché contre nature avec Nicodème, roi de Bithynie (Suét., in Jul. Cæs., cap. XLIX).
Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de tous les maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum virum, et omnium virorum mulierem». (Suét., in Jul. Cæs., cap. LII.)
Auguste n’était point exempt de la petite fantaisie de César: il la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui servait de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux, l’impératrice Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prêtait quelquefois une main complaisante à certain objet fort variable de sa nature (Xiphilin., in Aug. Dio, lib. XLVIII), tandis que son volage époux se livrait à une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie, si dissolue dans ses mœurs qu’elle osa publier ses turpitudes; ne recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle était pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. Macrob., lib. II, cap. 5.) Les désordres de cette princesse furent si effroyables qu’elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (Dio, lib. LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam, ut in ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes ageret.—Xiphilin., in Aug.—Nihil quod facere aut pati turpiter posset fœmina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que fortunæ suæ peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito judicans.—Vell. Pater., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres, où son père Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre les adultères (Vell. Pater., Hist., lib. II.—Suét., in Aug., c. XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu’elle avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas, ministre de Bacchus (liber) et fameux joueur de flûte de Phrygie, qu’Apollon écorcha tout vif, pour le punir d’avoir eu la témérité de se mesurer avec lui, fut placée dans le Forum, comme monument de la liberté de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats de cette époque prirent l’habitude de faire couronner cette statue chaque fois qu’ils avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette coutume que la princesse Julie eam coronari jubebat ab iis quos, in illa nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat. Voyez Muret, sur Sénèque, et les Femmes des douze Césars, par M. de Servies, chap. Julie, femme de Tibère.
Tibère, ce monstre d’impudicité et de cruauté, se plongeait, en l’île de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et les plus horribles saletés. Non content d’exciter son imagination déréglée par les peintures les plus obscènes et les plus luxurieuses d’Éléphantis, il chercha à ranimer ses sens émoussés par les groupes les plus lascifs, qu’il faisait exécuter en sa présence par des spintres, qui triplici serie connexi, invicem incestarent. (Suét., Vie de Tibère, chap. XLIII); il allait jusqu’à abuser de la plus tendre enfance, dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infâme manière (Suét., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur ac luderent, lingua morsuque sensim appetentes (ejus genitalia cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior sane ad id genus libidinis et natura et aetate.
Caligula jouit de toutes ses sœurs, en présence de sa femme, au milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus illustres dames devant leurs maris (Suét., in Calig., cap. XXIV et XXXVI.—Dio, lib. LIX); et portant la dépravation de son cœur jusqu’à prostituer sa propre personne, il déshonore la fille qu’il avait eue de son commerce incestueux avec l’une de ses sœurs (Eutrop., in Caj. Calig.). Il marque le plus fol amour pour l’une d’elles, Drusille, parce qu’il en avait eu les prémices, l’enlève à son époux, Cassius Longinus, et l’entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses autres sœurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses gitons (Suét., in Calig., cap. XXIV). Ensuite il conçoit une furieuse passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l’habillant tantôt en guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses amies (Suét., in Calig., cap. XXV).
Tandis que le stupide et l’imbécile Claude, prince qui tenait plus de l’animal que de l’homme, se donnait tout entier aux plaisirs de la table et avait résolu, pour ne point incommoder ses conviés, de faire publier un édit par lequel il octroyait la permission de péter pendant les repas (Suét., in Claud., cap. XXXIII), Messaline, sa femme, se prostituait à tout venant et s’abandonnant aux vices les plus honteux, poussait l’impudeur jusqu’à se marier publiquement avec Silius, en l’absence de Claude, qui se divertissait à Ostie (Suét., in Claud., cap. XXVI.—Tacit., Ann., II. Dio, lib. LX, p. 686 B.), et donnant l’essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions, elle se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca, se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d’esclaves et de soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.—Suét., in Claud., cap. XXVI.)
Digne fils de l’adultère et incestueux Domitius Ænobarbus (Tacit., Ann., IV.—Suét., in Ner., cap. VII) et d’une mère méchante et corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus tendre enfance, Néron se livre à d’incestueuses privautés avec Agrippine, déjà souillée d’une familiarité criminelle avec son frère Caligula (Tacit., Ann., XIV.—Suét., in Calig. cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer, ainsi que son épouse Octavie, qu’il sacrifie à la jalousie de l’adultère Poppée, alors sa concubine, dont il se défait également par un coup de pied qu’il lui donne dans le ventre (Tacit., Ann., XVI.—Suét., in Ner., cap. XXXV). Méprisant toutes les lois de la décence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, après lui avoir fait extirper les testicules (Suét., in Ner., cap. XXVIII.—Aurel. Victor, Epitom.—Xiphilin., in Ner.); puis se fait épouser par Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme lubricité (Suét., in Ner., cap. XXIX).
Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les ombres de cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et ses horribles débordements, débute dans la carrière de la vie par une abominable prostitution de son corps (Suét., in Vitell., cap. II: Salivis melle commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces pro remedio fovebat. Voyez la Linguanmanie.—Tac., Ann., XI), puis devient l’assassin de sa mère Sextillia qu’il fait mourir de faim.