Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je cours chez la présidente; une joie douce brille dans ses yeux; j’ai son diamant au doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine de la vie, mon laquais ne doit m’avoir rien avoué) elle me fait un mensonge avec toute l’adresse, toute la noblesse de la générosité; mais elle voit bien, à la vivacité de mes caresses, que la reconnaissance les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes transports, je parle de bienfaits; on m’impose silence, en me disant que si l’on avait été assez heureuse pour me rendre un service, j’en ôterais tout l’agrément. Dieu! comme ma voix est touchante!

Comment, monstre! tant d’amour et de générosité ne te touche pas? Si fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m’en débarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend la femme la plus heureuse de Paris. D’amants que nous étions, nous devenons amis, et je vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de nouvelles bourses.

Dégoûté de l’amour parfait, de la jouissance méthodique de la dévote et de la présidente, je languissais tristement, quand mon bon ange me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et surtout que le diable est dans ma bourse; elle me présente sa liste, parcourons-la.

1o Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà un beau nom. Qu’est-ce que cette femme-là?—-C’est une petite provinciale qui est venue à Paris dépenser cinquante ou soixante mille francs qu’elle amassait depuis dix ans.—En reste-t-il encore beaucoup?—Non.—Passons; pourquoi cette bougresse-là s’avise-t-elle de prendre un nom de cour?

2o Madame de Culsouple.—Combien donne-t-elle?—Vingt louis par séance.—Paie-t-elle d’avance?—Jamais, et puis ce n’est pas votre affaire: elle est trop large.

3o Madame de Fortendiable.—Tenez, voilà ce qu’il vous faut. C’est une Américaine, riche comme Crésus; et si vous la contentez, il n’y a rien qu’elle ne fasse pour vous.—Eh bien! tu me présenteras.—Demain, si vous voulez.—Ici?—Dans son hôtel même.—Ce nom-là a quelque chose d’infernal qui me divertit.—Je rends la liste, quand, d’un air de mystère, la bonne Saint-Just m’adresse cette exhortation: «Mon cher ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu’y avez-vous gagné? la vérole. Pourquoi ne pas écouter les conseils de la sagesse? J’ai dans ma maison une vraie fortune, une vieille.—Le diable te f....! Eh! que votre souhait s’accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne s’agit pas de cela, je vous parle d’un trésor: fiez-vous à moi, et nous la plumerons.—Allons, je le veux bien: je m’en rapporte à ta prudence.»

En attendant, je me rends le lendemain, à sept heures du soir, chez mon Américaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup d’or placé sans goût, des ballots de café, des essais de sucre, des factures, enfin un goût de mariné que je n’ai, sacredieu! que trop reconnu dans mainte occasion.

Ce qui me tourmentait était d’entendre, dans un cabinet voisin, une voix d’homme dont les gros éclats me mettaient en souci; enfin, la porte s’ouvre: qui serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme!

Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et crépus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de dureté à des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache s’élève contre un nez barbouillé de tabac d’Espagne; ses bras, ses pieds, tout cela est d’une forme hommasse, et c’est sa voix que je prenais pour celle du mari.