—Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli enfant? Il est tout jeune; mais qu’il est petit! N’importe, petit homme, belle q..... Pour faire connaissance, elle m’embrasse à m’étouffer... Sacredieu! il est timide!—Oh! c’est un garçon tout neuf. —Nous le ferons... Mais est-ce que tu es muet?—Madame, lui dis-je, le respect... (J’étais abasourdi.)—Eh! tu te fous de moi avec ton respect... Adieu, Saint-Just. Ça, ça, je garde mon f...eur; nous soupons et couchons ensemble.
La Duchesse
Me voilà donc libre; je m’introduis dans les différentes sociétés de la cour; je jette sur les femmes qui les composent un œil curieux et perçant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de la marquise. La saison des bals arrive, j’aime la danse à la fureur, mais, n’étant point talon rouge, elle m’était interdite chez les hautes puissances; l’observation m’offrit des dédommagements. J’avais obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à tout plein d’esprit le meilleur ton et le cœur le plus sensible. Je la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage pour s’afficher ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se fixer!... Eh! que dirait l’Amour? Lui a-t-il confié ses flèches pour les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul cœur, comme les épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu’on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et d’adresse. Je sus encore qu’en prédicateur excellent, ses préceptes ne nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu’un peu de contrainte pouvait y ajouter du prix.—Mais qui est-ce donc?—Oh! vous en demandez trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la Gouvernante, vous lui verrez remplir un rôle que son cœur lui rend cher et qui lui mérite tous les applaudissements.
Confondus dans un groupe d’hommes, nous exercions notre critique sur les danseurs.—Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche d’un côté, tout son ajustement est en désordre... Je ne l’en trouve, ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont violents, tout pétille en elle.—C’est la duchesse de..., me répond le comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle aime la musique, vous l’amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa parole, et nous partons.
A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux s’échappaient d’une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me prendre pour répéter le pas de deux de Roland, ne fut l’affaire que d’un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe très lascive, qu’elle rendit comme Guimard, m’enhardit, m’échauffa, me fit... (Ah! mon ami, la jolie chose qu’un pas de deux, quand on bande!) Le comte applaudit à tout rompre; elle s’écrie que je danse comme Vestris, que j’ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire mourir de rire; me demande mon avis; je touche à l’ajustement, et je lui donne un petit air de grenadier qu’elle trouve unique... Elle s’habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.
Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n’a pas le temps d’être méchante. Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin; elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocité possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais pour de l’âme... serviteur. Je vois cependant qu’elle est susceptible. Nous prenons un duo; je la presse, je l’attendris malgré elle; elle perd la tête, son cœur se serre; j’en arrache un soupir; la voix meurt, la main s’arrête; le sein palpite, mon œil enflammé saisit tous ses mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante là le clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire.
Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque cependant avec plaisir qu’elle prend de l’intérêt; elle me loue avec affectation. Gardel n’a garde de la contredire; avant que je sorte, elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa pénitence; vois donc d’ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main que je couvre de baisers; l’autre me donne un soufflet qu’un baiser hardi répare à l’instant.
Le lendemain, j’y vole sur les ailes du désir; elle m’avait demandé quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté d’elle me tendait les bras... j’aime bien mieux m’appuyer contre une console qui me tient de niveau.
Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons pour esquisser cette enfant!...