Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n’ont aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc qu’animé, mais le carmin le plus pur n’égale pas le vermeil de ses joues et de ses lèvres.
Après quelques folies débitées de part et d’autre, je lui montre ma musique; elle me prie de chanter... Je déployais toute la légèreté de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de lis et de roses... et la cadence chevrote... Je continue: tantôt c’est un bras arrondi par l’amour, une cuisse fraîche rebondie, une jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je chante...—Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont je ne la croyais pas capable. Je recommence et le manège d’aller son train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s’agacent et s’irritent; je palpite, mon visage s’inonde de sueur; la méchante, qui m’observe, sourit et cependant soupire... Un dernier bond la découvre tout entière... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais sauter les boutons qui me gênent, je m’élance dans ses bras; je crie, je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu’après quatre reprises redoublées.
La duchesse était évanouie, cela commença à m’inquiéter; j’employai un spécifique qui ne m’a jamais manqué; j’ai la langue d’une volubilité incroyable; j’applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine un joli globe: un trémoussement presque subit me rassure sur son état...—Dieu! ô Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu l’as trouvé!—Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...—Hélas! un tempérament que l’on m’avait persuadé que je n’avais pas... Et baisers d’entrer en jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin, nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule, l’un vis-à-vis de l’autre; je vous jure que ma petite duchesse n’était point de ces prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes; il fallut bien les éclaircir. Cette situation nouvelle me découvrait de nouveaux charmes. C’était bien le corps le mieux fait! Charnue sans être grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne demandait que de l’usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les façons.
J’aime bien f....; mais comme le bon Dieu n’a pas voulu que nous trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s’arrêter enfin, car ce jeu lasse plus qu’il n’ennuie.
Or ma duchesse n’avait qu’un jargon, toujours le même; et comme j’avais ralenti son feu, ce n’était plus qu’un petit être plat, fort monotone. Que j’aime à voir sortir d’une bouche ces riens que rend si précieux une femme enivrée de volupté! qu’un mot placé à propos sait bien relever le prix d’une caresse et la rendre plus touchante! Otez les préludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir de l’extase, aident si souvent à s’y replonger... l’ennui bâille avec nous sur le sein de nos belles: l’amour fuit, l’essaim des plaisirs s’envole, et l’on s’endort pour ne jamais se réveiller.
Voilà des dégradations que j’éprouvai chez la duchesse pendant quinze jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété amena le dégoût. J’en étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit un écrin et un petit billet.
«Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé; mais j’ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de conserver cet écrin: il vous représentera l’image d’une femme qui parut vous être chère, et qui se reproche de n’avoir pas pu faire plus longtemps votre bonheur.»
Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse était incapable de l’avoir dicté. J’y répondis: «Vos bienfaits, madame, ont droit de me toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu que je vaux. J’ai mis dans notre liaison des procédés dont l’énergie paraissait vous plaire; je n’ai ni dépit, ni colère. C’est bien assez pour moi d’avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de la retraite: depuis huit jours, j’attendais vos ordres, et la preuve de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera pour moi le gage de l’estime que vous accordez à mes talents. Puisse, madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en porter de plus heureux! Vous m’aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle de vous avoir mis dans le cas d’en sentir tout le prix.»