Mon successeur, homme d’esprit, n’a pu y tenir, comme moi, que peu de jours; elle l’a remplacé par un prince, et réellement, quant au moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais: c’est le pain quotidien d’une duchesse.
Mon billet écrit, j’ouvris l’écrin, j’y trouvai de fort beaux diamants et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était frappant; je l’approchai machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon caprice s’écroula avec la libation que je venais de répandre en son honneur.
Musique
J’ai toujours aimé la musique; je fis le soir même connaissance avec la Guimard. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière; mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait plaisir; d’ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation abrégea le cérémonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages son porteur d’eau qu’elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire bourse commune (bien entendu que je n’y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait des compagnes qui la grugeaient en la détestant, des musiciens d’assez mauvaise compagnie et des gens de qualité amateurs qui n’ont pas même le mérite d’être bons.
J’étais à causer un après souper avec un virtuose célèbre et charmant compositeur (Cambini); nous parlions de la révolution de la musique en France; je l’écoutais avec aridité et je m’instruisais; tout à coup un de ces messieurs nous aborde.—Quoi! vous parlez composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d’une bonne force.—Je n’en doute point, lui dis-je en jetant un coup d’œil sur l’artiste, et je serais fort aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi, quelques leçons.—Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes soins.—Par exemple, monsieur veut composer un opéra et il me demande le poème.—Sa musique est faite, apparemment?—Non pas.—Comment! Tant pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des paroles; cela gêne un musicien et l’empêche de peindre; son imagination est refroidie.
—Mais, monsieur, il me semble...—Il vous semble mal. Un orchestre, morbleu! un orchestre, voilà tout ce qu’il faut; suivez le Moline, cela s’appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d’accord avec la musique; mais aussi cela n’arrête point les effets... Moi, je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?—Monsieur le marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l’amour, par exemple...—Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes; on relève cela par l’accord parfait; de là on passe dans le ton relatif par la tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords de tierce, dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l’on module dans un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?—Beaucoup, monsieur le marquis.—Ah! pardieu! tu vas voir: mesure à quatre temps, battue bien ferme; pour le récitatif, ad libitum, avec accompagnement obligé; ensuite un chœur en fugue, à deux sujets bien sortants l’un et l’autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction; surtout que cela crie comme le diable (il faut que l’on entende un chœur peut-être), ensuite un grand silence; c’est imposant, ça, hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu m’entends bien? Il n’y aurait pas de mal d’y mettre des timbales; ensuite le héros se fâche en allegro, avec quatre bémols à la clef; il faut qu’il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la poitrine; pendant ce temps-là, l’orchestre va le diable; puis ton héros fait des roulades pour se reposer; il veut qu’on l’entende... Eh! non, morbleu! que l’orchestre l’écrase! et si ce diable de Legros perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande, c’est une basse bien ronflante; que tout cela marche...—Et mes airs de danse, monsieur le marquis?—Oh! pour cela il nous faut du noble: un beau grand morceau de flûte, avec des variations, pour la commodité de Salentin, et puis un point d’orgue avec des roulades; il serait long pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de là!—Ma foi, non.—Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n’y a que ça, pour qu’on s’en aille gaiement... Ah! çà! bonsoir...
—Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, coglione, coglione...—Là, là, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon ami, voilà qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignîmes la compagnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses bontés pour nous, en briguant des voix pour la première représentation, en cas que l’on suivît ses avis.
Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais ma bougresse m’ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre ressource avec elle.