Mariage

J’étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m’offrir leur figure patibulaire. Je pris une résolution magnanime: je me décidai à me mettre la corde au cou, à me marier.—Ah! tu vas faire une fin.—Oui, une fin; c’est pardieu bien périr avant le temps!

Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises, appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui observant que j’étais pressé.—Oui, me dit-elle, la voulez-vous jolie?—Ma foi! cela m’est égal; c’est pour en faire ma femme; je ne m’en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les curieux.—Il la faut riche?—Oh! cela, le plus possible.—De l’esprit?—Mais, oui, là, là.—Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de l’Hermitage?—Non.—Je vous présenterai; c’est une de mes amies; sa fille a dix-huit ans, elle est très riche, et surtout son caractère est excellent.—(Ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!...) Mon aimable duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles, manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m’écrit deux mots, et deux jours après nous nous rendons chez ma future belle-mère.

Madame de l’Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dîners qu’ils paient en sornettes. Dès l’antichambre, je respirai une odeur d’antiquité qui me saisit l’odorat; la vieille m’avait prévenu qu’il fallait beaucoup admirer. J’entre dans un salon immense et carré; j’y trouve la maîtresse de la maison avec l’air d’une fée, le corps d’un squelette et le maintien d’une impératrice. Elle m’assomme de longs compliments; j’y réponds par des révérences sans nombre; je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera! Diable! il faut que sa mère me juge auparavant, et la bienséance permet-elle qu’on expose une fille aux regards du premier occupant?... La duègne et la mère entamèrent les grands mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-là je toisai le salon. Des tapisseries d’antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixène y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une lampe immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds de vieux laques surmontés d’urnes à l’antique et de pyramides tronquées trouvées dans les fossés de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros, portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins et d’un grand médaillier. La cheminée, élevée à huit bons pieds de hauteur et surmontée d’un miroir de métal, environné d’une bordure immense en filigrane; c’était, je crois, celui de la belle Hélène. Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba, couverts de tapisserie, durement rembourrés pour éviter la mollesse, mais magnifiquement dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exercés un fonds de richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne. Je m’extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour applaudir; on accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes, la duègne et moi.

En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il ne m’était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout mon excessive politesse avaient prévenu en ma faveur, que probablement je serais invité à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu’alors je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà un beau nom; j’ai diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille.

Je fus invité; le dîner répondait à l’ameublement et je vis mon Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite à coups de serpe, elle a été modelée, ou le diable m’emporte! sur quelque singe; aussi madame sa chère mère dit-elle que c’est le vivant portrait de M. de l’Hermitage. Ramassée dans sa courte épaisseur; un teint d’un jaune vert, des petits yeux enfoncés, battus jusqu’au milieu de deux joues bouffies; des cheveux à moitié du front, une bouche énorme et meublée de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu! que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais servante ait lavées. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite bouche, grimace avec complaisance et n’en est que plus laide... Ce fut bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n’est rien en comparaison... Jour de Dieu! épouser cela! me dis-je à moi-même. C’est bien dur!—Eh! fi donc! tu ne l’épouseras pas peut-être?—Eh! mon ami, quarante mille livres de rente d’entrée, autant de retour; cela n’est pas à négliger; elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n’ai qu’un beau v.. dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il faut s’immoler.

Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprès de sa chère mère; moi j’allai roucouler d’amoureux hoquets qui furent reçus avec humanité et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours, on nous maria, en m’avantageant de vingt mille livres de rente par contrat. Me voilà donc époux d’Euterpe. La mère donna à sa bien-aimée sa bénédiction et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par modestie. Une partie de la noce était dans les chambres voisines; les jeunes gens surtout, pour qui c’est une aubaine, me firent compliment sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance et se mirent en embuscade. Je me campai à côté de ma charmante, qui versait de grosses larmes.—Madame, lui dis-je, le mariage où nous nous sommes engagés est un état pénible, une voie étroite, mais qui mène au bonheur; il n’est point de roses sans épines, et c’est moi, votre époux, qui doit les arracher. Le Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés ne fissent qu’un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait présent à l’homme, chef de son épouse, d’une cheville... Tâtez plutôt (je lui porte la main là, et la masque retire la patte comme si elle avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors, d’un bras vigoureux je prends ma chrétienne; elle serre les cuisses; j’y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par manière de résistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal; elle allonge les jambes, lève le cul; je frappe à la porte... Ah! foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!—Quoi donc? Comment, bourreau! deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte à deux battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu défendais la brèche... foutue garce!... Je la cogne; elle m’égratigne, elle hurle, je jure en frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je saute à bas du lit et je me sauve. Mes amis, rangés en haie, me demandent, avec une maligne inquiétude, si je me trouve mal, si je veux un verre d’eau... Je veux le diable qui m’emporte loin d’ici!... Un instant après, ma belle-mère rentre, et d’un ton de sénateur: Mon gendre, je sais ce que c’est.—Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que trop.—Non, ce n’est rien; le premier jour de mes noces il m’en arriva tout autant.—Ah! la foutue famille!—Rassurez-vous, c’est une enfant qui ne sait pas ce que c’est, elle s’y fera; allez vous remettre auprès d’elle, et prenez-la par la douceur.—La rage qui m’étouffait m’avait empêché de l’interrompre, mais à cette douce invitation, je m’écrie: Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l’a commencée la rachève... Ah! foutre! c’est une ânesse ou une jument, tant elle est large.—(Madame de l’Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c’est que vous ne pouvez pas.—Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh! sacredieu! la besogne n’est pas dure, on y passerait en carrosse... La vieille fée se fâcha; je manquai la foutre par la fenêtre, et je sortis pour jamais de ce maudit lieu.

O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des f......., me voilà coiffé d’un panache à la mode... Coa, coa! en herbe! Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!... Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m’assassiner.

Ce n’est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande à me parler. Au milieu de beaucoup de révérences, il me signifie un petit papier...—Monsieur, vous vous trompez.—Non, monsieur, me dit le Normand.—Mais de qui cela vient-il?—De haute et puissante demoiselle Euterpe de l’Hermitage, votre légitime épouse.—Comment, ce coquin! foutre! si tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement, sans quoi l’on m’annonçait bénignement que l’on demanderait séparation. Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d’abandonner dix mille livres de rentes de mes vingt constituées, et l’on me déclare père d’un individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était grosse; encore n’était-ce pas le premier.