"Je vivais chez elle comme chez moi; nous couchions ensemble, et comme elle me trouvait vigoureux, elle s'en tenait là. Mais l'argent ne venait point; car comment tirer l'argent d'une femme de cour encore jeune et jolie?… Le diable y pourvut. Un jour que, dans le délire des sens, nous avions fait, ma foi, toutes les folies que le bon Arétin a dépeintes dans son livre si religieux, la marquise ne prend-elle pas subitement de l'amour pour mon postérieur? Ma plaisanterie et le compliment que j'avais fait à son monsieur fortifient cette idée. A toute force elle en veut venir à l'exécution… As-tu jamais vu, mon ami, un perroquet défendre sa queue contre un chat rusé et malin?… Me voilà, je fais le saut de carpe, des pétarades… La diablesse ne perd pas la carte… Je le sens… Ahi, ahi! — Mais, madame, c'est un pucelage, foi de chrétien. — Eh bien! je le paierai cent louis. — Oh! non, de par tous les diables, deux cents… Eh, foutre! me voilà… (j'en meurs de honte) me voilà enfilé!

Après ce bel exploit, la marquise m'apostrophe… Rodrigue, qui l'eût cru?… Et moi, en portant la main au pauvre blessé, et faisant piteuse grimace… Chimène, qui l'eût dit?… Ses baisers, ses caresses, ses folies, le triomphe qu'elle se flattait d'avoir remporté lui donnaient une gaieté à laquelle je ne pus résister… Tiens, lui dis-je, mauvaise, tu m'as diablement fait du mal, mais je te pardonne. Nous scellâmes la réconciliation de manière à ne pas laisser le plus petit vent de rancune.

Le bon roi Dagobert avait bien raison: il n'y a si bonne compagnie qu'il ne faille quitter; mon intrigue avec la Vit-au-Conas durait depuis six mortelles semaines; d'ailleurs, j'avais profité de son goût hétéroclite; je lui coûtais des monceaux d'or. "Mon cher, me dit-elle un jour, je vois que nous ne nous aimons plus. Tu me parais toujours aimable, je veux te conserver comme connaissance intime, mais prévenons le dégoût; tu ne saurais manquer de femmes; tu es jeune, je ne veux pas te faire perdre un temps précieux, et je prétends te guider. Tiens, je te le dis avec franchise, les femmes de cour, à commencer par moi, sont dangereuses au delà de l'expression; rien ne leur manque pour plaire, et les hommes trouvent en nous la société de la bonne compagnie et tous les vices de la mauvaise, vices qui, communiqués et rendus, font entre les deux sexes une circulation dont les effets, variés à l'infini, ont presque toujours pour base, pour motif et pour but la perfidie.

"Nous sommes coquettes par ton, vicieuses par caractère; le plaisir a pour nous de l'attrait, mais nous jouissons par habitude. Un amant nouveau est sûr de nous plaire; cela est au point qu'il m'arrive tous les hivers de recevoir mon mari avec une joie incroyable, de lui prodiguer pendant vingt-quatre heures les caresses de la passion: l'illusion cesse, le bandeau tombe, je le reconnais, je me reconnais moi-même, et nous nous quittons.

"Le sentiment est regardé parmi nous comme une chimère, nous en parlons avec emphase, avec esprit, raffinement même, précisément parce qu'il ne nous a jamais touchés. Tu dois réussir ici par ta complaisance, ta vigueur et surtout ta science dans l'art de la volupté. Je connais vingt femmes qui se ruineront pour toi; tu leur créeras un tempérament ou tu ranimeras ce qui leur en reste.

"Mais, mon ami, prends garde à certains désagréments; moins honnêtes que les filles, nous donnons sans délicatesse ce que l'on nous a communiqué sans scrupule, et souvent nous ne valons pas le repentir que nous causons. Pour éviter ces précipices, que les fleurs qui les couvrent rendent plus dangereux, abandonne la timidité, la délicatesse: elles te perdraient, et l'on n'y donnerait ici que des noms ridicules.

"La pudeur est grimace, la décence hypocrisie, les qualités se dénaturent, les vertus sont chargées des couleurs du vice, mais la mode, les grâces embellissent tout; on ne prise l'esprit que par le jargon qui l'accompagne; en un mot, c'est de nous que dépend la fortune, et nous sommes aussi aveugles qu'elle, parce que souvent un sot ouvre la nuit un avis important.

"Prends donc un extérieur hardi, impertinent même, dans le tête-à-tête; brusque les aventures, tu ne serais téméraire que dans le cas de faiblesse, et le seul manque de respect que nous ne pardonnions pas, c'est une faute d'orthographe. Mais en public, change de ton, fais ta cour assidûment, prodigue les soins et les éloges; ce n'est pas de la discrétion que l'on te demande. Nous ne craignons, mon ami, la révélation des mystères que lorsqu'ils ne sont pas à notre avantage…"

La marquise s'arrêta. Son sopha n'était pas loin, nous nous fîmes des adieux très circonstanciés, et j'obtins, en la quittant, la permission de renouveler de temps en temps connaissance… sauf à être encore empalé.

Me voilà donc libre; je m'introduis dans les différentes sociétés de la cour: je jette sur les femmes qui les composent un oeil curieux et perçant. Du plus au moins, je fais mainte application des peintures de la marquise. La saison des bals arrive, j'aime la danse à la fureur, mais, n'étant point talon rouge, elle m'était interdite chez les hautes puissances; l'observation m'offrit des dédommagements. J'avais obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à tout plein d'esprit le meilleur ton et le coeur le plus sensible. Je la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage pour s'afficher aussi. à son âge, avec tous les moyens de plaire, se fixer!… Eh! que dirait l'amour?