Lui a-t-il confié ses flèches pour les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul coeur, comme des épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu'on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et d'adresse. Je sus encore qu'en prédicateur excellent, ses préceptes ne nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu'un peu de contrainte pouvait y ajouter du prix. — Mais qui est-ce donc? — Oh! vous en demandez trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la gouvernante, vous lui verrez remplir un rôle que son coeur lui rend cher et qui lui mérite tous les applaudissements.
Confondus dans un groupe d'hommes, nous exercions notre critique sur les danseurs. — Eh! bon dieu! quelle est cette petite personne, si folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche d'un côté, tout son ajustement est en désordre… Je ne l'en trouve, ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont violents, tout pétille en elle. — C'est la Duchesse de *** me répond le comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle aime la musique, vous l'amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa parole, et nous partons.
A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux s'échappaient d'une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me prendre pour répéter le pas de deux de Roland, ne fut l'affaire que d'un instant. Je fus froid les premiers pas; une passe très lascive, qu'elle rendit comme Guimard, m'enhardit, m'échauffa, me fit… (Ah! mon ami, la jolie chose qu'un pas de deux, quand on bande!) Le comte applaudit à tout rompre; elle s'écrie que je danse comme Vestris, que j'ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire mourir de rire, me demande mon avis; je touche à l'ajustement, et je lui donne un petit air de grenadier qu'elle trouve unique… Elle s'habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.
Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n'a pas le temps d'être méchante. Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin; elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocite possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais pour de l'âme…, serviteur. Je vois cependant qu'elle est susceptible. Nous prenons un duo; je la presse, je l'attendris malgré elle; elle perd la tête, son coeur se serre: j'en arrache un soupir; la voix meurt, la main s'arrête; le sein palpite, mon oeil enflammé saisit tous ses mouvements… zeste! Elle jette tout au diable; elle plante là le clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire.
Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque cependant avec plaisir qu'elle prend de l'intérêt: elle me loue avec affectation. Gardel n'a garde de la contredire; avant que je sorte, elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa pénitence; vois donc d'ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main que je couvre de baisers; l'autre me donne un soufflet qu'un baiser plus hardi répare à l'instant.
Le lendemain, j'y vole sur les ailes du désir; elle m'avait demandé quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté d'elle me tendait les bras… J'aime bien mieux m'appuyer contre une console qui me tient de niveau.
Où es-tu, divin Carrache? Prête-moi tes crayons pour esquisser cette enfant!…
Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n'ont aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc qu'animé, mais le carmin le plus pur n'égale pas le vermeil de ses joues et de ses lèvres.
Après quelques folies débitées de part et d'autre, je lui montre ma musique; elle me prie de chanter… Je déployais toute la légèreté de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de lis et de roses… et la cadence chevrote… Je continue: tantôt c'est un bras arrondi par l'amour, une cuisse fraîche rebondie, une jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit et frappent tous mes sens… Je tremble; je ne sais plus ce que je chante…
— Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont je ne la croyais pas capable. Je recommence, et le manège d'aller son train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et s'irritent; je palpite, mon visage s'inonde de sueur; la méchante, qui m'observe, sourit et cependant soupire… Un dernier bond la découvre tout entière… Sacrebleu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais sauter les boutons qui me gênent, je m'élance dans ses bras; je crie, je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu'après quatre reprises redoublées.