Doré comme un calice, pimpé, cardé, musqué, je me rends chez Mme ***. Le cercle était nombreux; après les premiers compliments, une minute d'examen me mit au fait de l'assemblée: huit ou dix freluquets pirouettaient sur des talons rouges; vils adulateurs de la maîtresse de la maison, dont ils briguaient un regard, ils honoraient de leurs airs penchés, de quelques fades polissonneries et de ricanements pitoyables une douzaine de femmes, hardies dans leur maintien, impudentes dans leurs propos, et, à ce que j'appris, dans leur conduite. Mon instituteur était un monseigneur, à qui un bon évêché et deux abbayes affermées cent mille francs donnaient le privilège de prêcher la vertu chez les filles de la capitale ou chez les titrées de la cour, ce qui revient au même.
— Voyez-vous, me disait-il, cette grosse baronne; son visage est enluminé, ses gros yeux ronds sont surmontés d'un sourcil noir, épais, dur… Tudieu! c'est une maîtresse femme: cochers, laquais, elle met tout sur les dents. Sans être mauvaise maîtresse, elle en change souvent; mais elle leur fait un sort. La semaine dernière, elle en a placé deux aux invalides; elle prenait son mari quand elle ne trouvait personne; elle a rendu le pauvre diable, il est fourbu, et au moment où je parle, il est aux incurables. — Quelle est cette grande blonde fade? — Quoi! vous ne connaissez pas la comtesse de Minandon? — Non, mais elle tourmente cruellement son éventail. — Bon, c'est qu'elle joue la mijaurée; mais, foutre! (notez bien que c'est monseigneur qui sacre) bien fou qui s'y fiera; elle m'a donné, il y a six mois, une chaude-pisse…, le vit m'en cuit encore. — Voilà ce que c'est, monseigneur, que de sortir de son diocèse (condom)… Quelle est celle qui lui parle à l'oreille? — La saute-au-corps: c'est l'auberge des gardes du roi… Elle deviendra gargote, et gare la vérole! J'allais en savoir davantage, quand quelqu'un adressa la parole à monseigneur, et la conversation devenant générale, notre aparte finit.
Un de ces jolis individus qui, avec un minois de poupée, une voix grêle et un ton glapissant, jugent, décident et tranchent, tenait le dé; on en était aux spectacles. Des auteurs furent sifflés, bernés ou loués d'une manière qui, je vous assure, devait peu leur importer.
Enfin, l'on en vient à la musique. Mme *** m'apostrophe: monsieur, ceci est de votre ressort. — Je ne suis point musicien; mon seul mérite est de bien écouter. — Parbleu! mon cher, reprend le Marquis de Fier-en-Fat, en ce cas-là, écoutez-moi, et vous vous rendrez à mon avis… Moi, je suis fait pour la musique; j'ai un tact à moi qui ne me trompe jamais, et il y aurait de la fatuité de tirer vanité d'un bienfait de la bonne nature. Qui diable s'est jamais vanté de ses oreilles? (j'observerai qu'en cela le marquis était modeste.)… Or je n'aime point ce Glück; il n'y a pas le mot pour rire dans sa musique; pas un pauvre petit air qui aide à sabler gaîment son vin de Champagne. Il faut décomposer cet homme-là pour y trouver deux ou trois phrases qui fassent un rondeau. Votre Piccini n'entend point l'harmonie, et sans l'air de ballet que danse Guimard, j'aurais sifflé son Roland de fond en comble. — Monsieur n'aime point l'ouverture d'Iphigénie? — Eh! mon cher, non; cela fait venir la chair de poule. Parlez-moi de celle du déserteur; voilà ce que l'on appelle une ouverture! Cela se chante tout comme un pont-neuf. Le Floquet vous fait joliment un opéra, je le soutiens contre vent et marée, et, pardieu! Je ne conçois pas comment ce parterre s'est avisé de le siffler, tandis que j'applaudissais du geste et de la voix; ses basses font toujours un second dessus; il est vrai que le violon dit la même chose, mais cela renforce l'harmonie… Ces animaux de danseurs prétendent que l'on ne saurait danser ses airs de ballets, moi je les décide sautillants au dernier point. — Ils voudraient peut-être du fourré, du voluptueux. — Oui, de l'ennuyeux… Ma passion à moi, c'est l'allegro. — Monsieur le marquis, on s'y lasse bien vite. — Un sourire de Mme de *** et un peu d'embarras chez le marquis me démontrèrent qu'il pouvait bien en être à se reposer. L'arrangement des parties finit la conversation. Je me retirai avant souper; mais Mme de *** trouva un moment pour me donner rendez-vous le lendemain à sa toilette.
J'ai oublié de vous tracer sa figure. Mme de *** a trente-huit ans, elle ne s'en cache pas. Assez blanche, elle a la peau d'une finesse et d'une égalité singulières; l'ovale qui forme son visage serait arrondi si elle avait plus d'embonpoint; des yeux assez beaux disent sans minauderie ce qu'elle veut exprimer; sa bouche est bien; elle est grande, mais sa taille trop longue n'est pas assez marquée; sa poitrine est trop serrée, sa gorge est petite, placée en femme de condition, c'est-à-dire un peu bas, mais ferme, et surtout d'une susceptibilité qui la fait tressaillir; le bras et la main sont trop maigres, la jambe est bien, le pied charmant. Son discours en public est concis, serré et à prétention… Le roi lui a dit cela… Cette nouvelle vient de mesdames… Les ministres sont ses amis. Elle leur donne quelquefois des leçons et toujours des conseils. Racontez-vous une affaire? Elle en développe les ressorts secrets. Un mariage se fait-il? C'est elle qui a présenté l'épousée, qui protège le jeune marié, elle sait tout, pénètre tout, a tout vu, tout deviné; elle met en avant sa faveur, offre sa protection, a des audiences, un secrétaire, des bureaux, un taxateur, un trésorier et des gens d'affaires. — Parbleu! tu feras fortune avec cette femelle-là… Tu attends des grâces, bientôt tu les distribueras. — Je gage que tu vas me demander l'honneur de ma protection… A genoux, sacredieu! et dépêchons-nous. Je vais prendre possession de mon emploi, et je t'offre ma survivance…
J'arrive chez Mme de ***. On me reçoit comme un homme attendu; la toilette se passe en galanteries de ma part, en défenses de la sienne; je fais tourner la tête aux femmes de chambre à force de contrôler; elles finissent par rire, et leur maîtresse déride sa gravité.
Enfin, nous restons seuls… Foutre! du coeur! Je crois que la timidité me gagne… Un sopha reçoit Mme de ***; je me place à ses pieds. (j'ai un grand fonds de tendresse pour les sophas.) En vérité, me dit-elle, je fais une démarche bien extraordinaire. — Moi, je ne vois rien de si naturel. — Je me croyais à l'abri de certaines faiblesses, et le rang que je tiens… — En vérité, madame, il est très favorable à certains arrangements. — Mais qu'imaginerait-on? — Que je vous adore, et que je suis heureux de ne pas vous déplaire. — J'ai des vues sur vous, mon cher ami. — Mon bonheur sera de les remplir. — Vous avez de l'esprit, du feu. — Ah! Madame, peut-on en manquer auprès de vous? Vous électriseriez la nature… (elle s'électrise, pardieu! Son front se colore, ses yeux brillent, sa main tremble… Amour!… Amour!… Viens donc, petit bougre!) — Vous avez là un joli habit. — Cette couleur m'a paru vous plaire; je la porterai longtemps… Bon dieu! Voilà des rubans d'une nouveauté (et l'échelle se dénoue!) — Que faites-vous? Que faites-vous donc? Que diront mes femmes? — Ah! Madame, nous perdons un temps… Un temps qui pourrait être bien mieux employé. — Bon dieu! Si l'on entrait. — Tant pis pour les curieux (et mains de trotter et bouche de s'appuyer sur un sein qui bondit sous les coups de langue). — Ah!… ah!… dit-elle en changeant de note, petit démon, tu m'as vaincue!… Les grands mots sont lâchés, mon Pégase est débridé, la ville rendue, et ma charmante foutue; mais c'est au second coup que je l'attends. Je presse, je pousse, je lime; elle est, sacredieu! Tortillée autour de moi comme un serpent: il n'y a pas une ligne de perdue… — Ah!… ah!… mon ami! le… ah!… le duc ne le fait pas mieux que toi… le prince m'aurait ratée là… l'ambassadeur ne m'a jamais fait décharger… (je crus, ou le diable m'emporte! qu'elle allait me passer toute la cour en revue.)… Quand nous nous fûmes bien convaincus que nous n'avions plus rien à nous faire, nous renouâmes conversation. Mme de *** abandonna cet air de dignité que je lui avais toujours vu. J'étais amant heureux; elle m'en accorda toutes les prérogatives.
Comme je ne pouvais mieux faire ma cour qu'en l'entretenant de son crédit, je sus l'en faire parler; j'avais, d'ailleurs, mon intérêt à pénétrer ses secrets, ses ruses, son manège; je ne perdais point de vue mon objet principal, mon cher argent!… Mes connaissances devaient me guider dans les manoeuvres qui pouvaient m'en faire tirer parti. Le premier moment d'une jouissance que je sais, à mon gré, rendre impétueuse et brillante avait étourdi mon adorable. Mais les femmes dévorées d'ambition sont insensibles au plaisir; la vanité, l'intrigue absorbent toutes leurs facultés. Sans cesse livrées à l'envie, à la haine, les poisons de l'une, les poignards de l'autre écartent les amours. Je ne devais donc m'attendre qu'à une jouissance froide, inanimée; je ne pouvais me flatter de la captiver par les sens, mais par ses propos; je lui reconnus de la suffisance, beaucoup d'estime d'elle-même, une vanité sans bornes, par conséquent une imagination resserrée; point de vues, ou elles étaient courtes, aucun plan fixe… Dès lors, le mien fut formé de l'assujettir, de la maîtriser, de m'en servir pour ma fortune, ou de la planter là si elle n'était bonne à rien. Quinze jours d'habitude me suffirent pour réussir. Je sus faire goûter à Mme de *** mes projets; elle adopta mes idées en ne croyant suivre que les siennes; son secret fut dans mes mains sans que je la laissasse disposer du mien. Ce n'était pas tout: elle faisait des affaires, il fallait m'en rendre maître… Je n'avais qu'à vouloir… Tout me fut remis. Dès lors, je devins l'arbitre des traités; je corrigeai le tarif (non pas, comme vous pensez bien, pour diminuer), mes honoraires ne furent point oubliés, et ma patronne partageait en outre avec moi ce que ma conscience assez commode m'engageait à lui restituer.
Trop sage pour me mettre au grand jour, j'avais prévu que tout cela finirait mal, que Mme de *** porterait la peine de ses exactions; je ne voulus donc aucune place. Faire et ne point paraître, c'est l'adresse des gens habiles. Avant de vous conter la catastrophe, je vous dois deux ou trois aventures dignes d'être distinguées de la foule de celles qui sont passées sous mes yeux.
L'abbé Ricaneau, connu de toute la terre, postulait depuis longtemps un bénéfice. Le sien était cependant bon; mais le cher abbé, doué de vertu prolifique, faisait régulièrement quatre enfants tous les ans, et, par principe de conscience, il payait les mois de nourrice avant d'enrichir la collection des enfants trouvés. On lui indiqua notre bureau; il vint me voir; sa demande me parut simple, ses motifs excellents; je lui demandai un mémoire bien circonstancié; le lendemain, il me l'apporta et me tortilla un compliment pour m'offrir une bourse dont la maigre apparence fronça mon sourcil. — Ceci, monsieur, lui dis-je en la pesant, est pour les menus frais… Etrennes de portier, de valet de chambre, de maquereau, de secrétaire… L'abbé, tremblant, n'osa me contredire… J'examinai le mémoire; j'y trouvai des difficultés… Il me pria d'appuyer, de porter des paroles. — En ce cas-là, l'abbé, vous prenez le bon parti, vous voulez une abbaye de douze mille livres de rentes… Vous êtes de mes amis… Mille louis, elle est à vous… Il se récrie… — Comment! Monsieur… — Mais c'est à rien. J'en suis fâché, je ne puis rien faire pour vous; vous me rompez bras et jambes… (je sonne…) Le ministre ne m'a-t-il pas demandé? La réponse est connue. Je prends mon chapeau; l'abbé me talonne; je le mène mal; il se fâche; je parle plus haut que lui, et je le menace d'informer le teneur de la feuille de sa conduite… Je marmotte lettre de cachet… Il se sauve; il court encore, et je garde la bourse, où je trouvai cent misérables louis que le faquin imaginait devoir payer une femme comme Mme de ***.