Quelques jours après, on m'annonce une très jolie femme; mes yeux se dérident; elle demandait pour son mari une lieutenance du roi achetée par vingt ans de services et des blessures. Vous croyez que la générosité va me parler? Parbleu! vous ne vous trompez pas; je débute par tous les signes qui pouvaient mieux lui marquer ma bienveillance. Elle fut d'abord timide; elle s'apprivoisa, nous nous apprivoisâmes et devînmes si familiers, en moins d'une heure, que nous ne fîmes plus qu'une même chair. — Comment, tu l'as foutue? — Non…, je l'ai envoyée à quelque autre… Sacredieu! ne seras-tu jamais qu'un sot?… C'est une des plus jolies remueuses que j'aie trouvées dans ma vie… Pour une provinciale, cette femme-là avait un vrai talent. — Au moins tu as fait son affaire sans lui demander de l'argent. — Oh! cela, c'était juste, et nous convînmes seulement qu'elle écrirait à son mari de déposer dix mille livres chez un notaire, qui les remettrait à vue du brevet. Pour elle, je lui offris une boîte d'or, dont un faquin, qui voulait des lettres de noblesse, m'avait fait présent le matin; elle valait vingt-cinq louis. Vous voyez que je suis généreux… C'était plus que l'intérêt de son argent.

Nos affaires allaient bien. Sous mon heureuse main le cuivre devenait or; Mme de *** m'adorait; elle couchait avec l'univers, mais j'étais le favori, car j'avais la bourse. Cependant je sentais quelquefois des soulèvements de conscience; elle m'en guérissait bien vite: cela aurait pu tirer à conséquence pour sa cuisine. Je m'appliquai seulement à la mettre toujours en avant, à ne jamais paraître, afin de me laver les mains sur tous les événements.

Bien m'en prit… Voici le fait. Une femme jeune, riche, avait un amant. — Beau début! Et quelle est la sotte qui n'en a qu'un? — Un mari jaloux. — Allons donc: quel conte! — Foi d'homme d'honneur! Ces originaux-là sont rares, mais il y en a encore quelques-uns pour la conservation de l'espèce. Le susdit animal trouvait mauvais que sa femme couchât avec un représentant. Comme elle ne pouvait le supposer que fou, elle prit le sage parti de le faire enfermer; elle vint me le proposer: et surtout d'éviter quelques petites formalités embarrassantes qui auraient pu retarder, même déranger un projet aussi bien vu. Mme de *** la loua infiniment, d'autant plus qu'elle faisait bien les choses; elle assurait à son mari six cents francs de pension et l'habillait très proprement.

Je lui demandai quelques petites attestations faites par ces mains habiles qui ne rougissent pas plus que le papier qu'elles emploient, et nous fixâmes tous les frais à dix mille écus; assurément, c'était à grand marché. Enfin, huit jours après, mon vilain fut enlevé sans bruit, coffré et écroué par ordre du gouvernement. Sa femme pleura, réclama, fit le diable à quatre, mais de loin. Je lui rendis le service de lui faire imposer le silence, et elle n'eut pas de peine à le garder.

Qui diable n'aurait pas cru cette affaire finie! Ce vieux coquin devait crever, au moins devenir fou: il avait le diable au corps, il n'en fit rien. Certain magistrat (M. L. N., lieutenant général de police) fut visiter la prison; je ne l'avais pas mis du complot. Cet homme-là est du vieux temps, il s'avise d'être vertueux, d'avoir dans le coeur cette humanité que les autres n'ont qu'à la bouche; il compâtit aux souffrances du coupable, mais il donnerait sa vie pour sauver celle d'un innocent. Il instruisit le ministre; celui-ci, dans un moment d'indignation, peut-être de crainte, nomma Mme de ***, cria à la tromperie (pourquoi ne l'aurait-il pas fait? Je criais bien, moi!) elle fut sacrifiée, perdit sa place et courut ensevelir dans ses terres sa honte et nos amours.

Vous croyez peut-être, mon cher, que je vais me pendre?… Nenni, je vais compter mon argent… Vingt mille écus en espèces sonnantes, des diamants, des bijoux… Ma foi, je suis fâché du sort de cette pauvre femme; elle m'aurait valu beaucoup… Paierai-je mes dettes?… Fi donc! Cela porte malheur; d'ailleurs ces coquins d'usuriers s'imaginent-ils que je leur donnerai mon sang, ma plus pure substance, à dévorer?… Qu'ils attendent mon mariage ou mon testament.

Pardieu! Ces idées tristes ont abattu mon courage… Allons, allons, volons au Potosi, cherchons quelque mine nouvelle, et que l'or couronne mes ardeurs!

Une fête d'apparat avait réuni la cour et la ville; mes yeux, errant sur l'assemblée, cherchaient un objet qui les fixât; ils furent distraits quelques instants par des figures friponnes et agaçantes… O Satan! vade retro… Déjà je sentais mon coeur s'évanouir et ma bourse se vider… Enfin arrive avec bruit Mme de Cul-Gratulos; son état l'oblige d'assister au spectacle, sans cela, elle est trop régulière pour chercher le plaisir en public. Placé dans la loge où elle entrait, je fus assez heureux pour que mes prévenances ne restassent pas sans effet. Ce n'est pas que sa figure me tentât… Représentez-vous, mon ami, une tête, un cou, un corps et un cul tout d'une pièce; faites de tout cela un paquet mal fagotté; ajoutez-y des bras grossiers et de couleur bleu pourprin; attachez-y de grosses cuisses, de vilaines jambes, percez à son visage des trous bizarrement placés pour faire des yeux, mais dont l'un, immense, annonce pour ailleurs la grande mesure; barbouillez cela de rouge et de tabac; coiffez-le d'une perruque ébouriffée; et puis par là-dessus des plumes, de la gaze, du ruban, des diamants… Voilà la comtesse physique. — Et la comtesse morale? — Foutre! ne parlons pas si haut… Savez-vous bien que c'est une grande dame? Elle est haute comme le temps (quoiqu'elle ne soit pas si ancienne), ses valets sont aussi ventre-à-terre devant elle qu'elle-même devant les puissances; elle monseigneurise son carrosse, ses chevaux, son mari, son père, son grand-père même; mais elle ne remonte pas plus haut, car elle craint les chutes; au reste, méchante, hargneuse, impudente avec effronterie, opiniâtre avec emportement et toujours avec bêtise, dévote avec ostentation… Chacun de ses valets met à la quête un écu qu'elle leur distribue; pour elle, l'or brille toujours dans son offrande hypocrite… — Mais que veux-tu faire d'un pareil monstre? — Ce que j'en veux faire? Parbleu, la belle demande! La piller, la gruger, et me foutre d'elle tout en la foutant…

Le spectacle finit tard; elle m'invita à souper du ton dont on donne un ordre. J'étais au fait, je m'humiliai, je me confondis sans lui offrir ma main, je lui fis faire place à la sortie; je la vis entrer dans sa chaise qu'escortaient quatre valets, chapeau bas, et je me rendis chez elle.

L'assemblée était cérémonieuse, par conséquent fort triste; le souper fut d'un compassé assommant; on y mangea peu, on y parla moins, le lever, la chasse, le coucher, quelques nouvelles rebattues, débitées d'une voix traînante… Des hommages à madame terminèrent la séance, mais non pour moi. Comme tout, chez la comtesse, se fait dans l'ordre, un valet de chambre m'avait prévenu que Mlle Branlinos avait à me parler avant que je sortisse (ne vous étonnez pas de ce nom; c'est la première femme de la comtesse).