Après avoir fait mon compliment à celle-ci, je me rendis chez la susdiste, qui, sans détour, m'annonça que j'étais destiné pour cette nuit aux plaisirs de madame, et qu'elle avait reçu ordre de me préparer. — Pardieu! lui dis-je, ma charmante, je ne m'attendais pas à tant d'honneur; mais soit fait comme vous le voulez… Nous entrons dans un cabinet de bains où j'en trouve un tout prêt. Branlinos ferme la porte sur nous et m'aide à me déshabiller. J'hésitais à me mettre absolument nu devant cette fille très jolie et qui n'avait pas plus de vingt ans, quand elle me dit: — Eh! Monsieur, dépêchons-nous, il faut que je vous prépare. — Ah! foutre! Mademoiselle, et moi que je vous essaie… Je la campe sur le lit de bain, et je la fous… Le jeu ne lui déplut pas; il m'amusait assez… Il fallut cependant songer à la préparation… Branlinos entra dans le même bain que moi, en me disant que je l'avais souillée, et en m'avertissant qu'elle couchait en tiers avec nous… Ce procédé me parut nouveau; mais la diablesse garda le tacet, en étouffant de rire… Enfin, bien lavés, bien essuyés, bien parfumés tous deux, elle se sauva, de crainte de nouvelle pollution, et cinq minutes après vint me prendre.

J'arrive dans la chambre à coucher; la comtesse était déjà au lit, elle me tend une main que je baise avec autant d'ardeur que si elle eût été jolie. Je me place d'un côté, Branlinos de l'autre.

La comtesse était plus humanisée; mais le décorum subsistait toujours… A preuve. — Mon coeur, dit-elle à Branlinos, voyez s'il bande. (La petite me touche… Et sacredieu! je dresse au même instant…) — Ah! Madame, comme un ange! s'écrie Branlinos… Alors Cul-Gratulos fait demi-tour à droite et me présente… Devinez. — Quoi donc? — Sacredieu, que tu es bête! — Ma foi, je ne sais pas. — Son cul.— son cul? — Oui, foutre! son cul.— Amas énorme de chairs mollasses et tombantes… Je débande net… Branlinos, qui sans doute, d'une main me prête son secours, de l'autre entr'ouvre le gouffre, je m'y jette en grinçant des dents… Et j'étais au milieu que je ne m'en doutais pas encore… O altitudo!… Branlinos s'était remise à son poste; sa main agile branlait madame à toute étreinte, pendant que je la limais à suer dans mon harnais… Le moment de la décharge approche… Avez-vous jamais été réveillé par le grondement d'une porte mal graissée sur ses gonds rouillés?… Voilà la passion de ma belle, et les douceurs qu'elle me débitait… Cependant, quand cela fut fini et qu'elle fut retournée, elle me fit la grâce de m'embrasser… Pouah!… Ma foi! j'aimais mieux l'autre, encore était-il parfumé; mais la bouche avait usurpé son goût.

Après un moment de conversation, il fallut recommencer; même cérémonie: sa façon à elle est uniforme, et le diable m'emporte! Depuis le baiser, je ne la trouvais plus si ridicule. Mais voici bien une autre histoire: elle me place entre elle et Branlinos, me tourne, tout comme à Berlin, admire ma chute de reins… Je crus être au second tome de la Vit-au-Conas… Non, j'en fus quitte pour la peur… Tout à coup, par une inspiration: — Mon chat, me dit-elle, veux-tu foutre Branlinos?… Pardieu! je tope à la proposition… Mais je sens que l'on me farfouille… Sacredieu! la bougresse me donnait le postillon; son gros vilain doigt me sondait d'importance. C'était pour me faire avaler la pilule qu'elle me laissait foutre la petite, et, dans le fait, cela ne nuisait pas. Cul-Gratulos ne se lassa que quand je fus rendu de fatigue; le jour paraissait; je lui laissai prendre du repos en me retirant. Le secret me fut recommandé de la manière la plus forte, et je l'ai bien gardé.

Les jours suivants furent marqués par les mêmes aventures. L'or me dédommageait, car elle en répandait à foison. Branlinos soutenait mon courage et me faisait bander. Au reste, la comtesse n'en était pas moins dévote, ni moins impertinente, même vis-à-vis de moi.

Mon quartier fini, elle partit pour les eaux de Barèges, en me comblant de présents, mais avec cet air qui en ôte tout le mérite; je revins à Paris.

Rendu dans cette Babylone, qui ne renferme plus de corruption qu'ailleurs que parce qu'il y a plus de monde (car les vices plus rassemblés en produisent de nouveaux), pendant huit jours je fatiguai chevaux et valets à faire inscrire mon nom chez toutes les coquettes et les coquines de Paris.

Quinze jours se passèrent sans aventures curieuses. L'ennui me gagnait; je jouai, je perdis, et dès lors j'abandonnai ce moyen de conservation qui m'aurait dévoré mon or. Pour le conserver, il n'y avait qu'un moyen, la fuite. C'était un parti violent, et je balançais.

Déjà le soleil dorait les moissons; les grâces se retiraient aux bocages; toutes les femmes volaient à la campagne, les unes par désoeuvrement, d'autres par habitude, celles-ci pour opérer une révolution. De si grands exemples me déterminèrent; quelques légères excursions préparèrent ma retraite; je voltigeai, mais souvent, bien différent de l'abeille industrieuse, je ne pompai que des sucs soporifiques, encore l'ennui me fit-il bâiller sans m'endormir.

Vous connaissez comme moi ces palais enchantés que la Seine voit sur ses bords dans sa course tranquille… Hélas! un art cruel nous y poursuit encore, il étouffe la nature en croyant l'embellir. L'ennuyeuse symétrie a dessiné ces parterres émaillés de sables stériles, et ces tristes gazons dépouillés de leur verdure… Des murailles de charmille ne permettent point aux zéphirs de caresser le sein de Flore, la rose se flétrit sans honneurs dans ces vases qui la gênent, pour la rassembler en bouquets. De longues allées ne semblent m'offrir un point de vue délicieux que pour l'isoler et le rendre monotone. — J'entre dans un bosquet, des arbustes fatigués y prêtent à regret leur ombrage; des entraves de fer asservissent leurs branches courbées; le chèvrefeuille n'y rampe point parmi le feuillage; la tulipe y est sans couleur, la violette sans parfum… Je me sauve dans un bois… Eh quoi! toujours de l'industrie, jamais de surprises… La main de l'architecte a décoré ces salles tristement superbes; la règle impérieuse a tracé leurs contours; la serpe, la faulx ont mutilé les dryades gémissantes pour arrondir des colonnes ou former des amphithéâtres. — J'entends le bruissement des eaux… Hélas! la naïade en pleurs n'y roule point ses flots argentés; mille canaux emprisonnent son onde; des formes bizarres, des bouches d'airain l'élancent dans les airs; elle retombe brisée dans ces bassins, où elle se perd sans pouvoir arroser le bocage qui la désire… O hommes! votre despotisme réduira donc tout à l'esclavage!… J'erre dans les détours d'un labyrinthe compassé; la fauvette légère, le pinson joyeux n'y trouvent point d'asile pour leurs amours. Philomèle seule y fait quelquefois entendre les sons de sa douleur; et la nuit, quand Phébé fait régner le calme et le silence, le triste coucou présage au maître de ces lieux ses hautes destinées.