Un de mes amis, chez lequel j'arrive, tient un assez grand état; il a une chasse superbe, de beaux droits; sa maison est ancienne; il en a soutenu l'éclat au service avec honneur; sa femme a été belle, il y paraît encore… Mais, pour ce couple-là, c'est Philémon et Baucis. Ne croyez pas qu'elle soit dévote; non, la plaisanterie l'amuse; elle recevra des vers galants, parce qu'elle sait y répondre; une gaieté douce, qui fait son caractère, la rend l'âme des sociétés; elle y inspire le sentiment et le respect… Voilà, sur mon honneur, un portrait vrai, et vous savez que je suis un peu panégyriste; elle est trop modeste pour me lire, mais du moins son mari lui rendra témoignage que j'ai trouvé à Villers ce que j'ai cherché vainement dans beaucoup d'endroits: la réunion des talents et des vertus.

La société qui se rassemble au château me fournit bientôt des occasions de m'en écarter; je voltigeai, et tout en courant, je pensai jouer, malgré moi, un rôle dans une scène très singulière, qui, me faisant croire aux jaloux et les craindre, ne me ramènera qu'un peu plus tôt au séjour des maris commodes. Pour la rareté du fait, je veux te conter cette aventure.

M. et Mme d'Obricourt vivaient très bien ensemble: aucun soupçon ne troublait l'esprit du mari. Cependant, madame avait une intrigue, jouait monsieur, et, qui plus est, se moquait de lui avec son amant. Une imprudence détruisit la sécurité de l'époux. Tout le monde avait été à la chasse, et j'étais resté seul dans la maison avec madame. Elle passe dans son boudoir pour écrire, je prends un livre et l'attends au salon. Tout à coup elle sort, une lettre à la main; son mari, revenu sur ses pas, je ne sais pourquoi, entre en même temps. — Ah! Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous? vous êtes pâle à faire peur… Il détourne sa vue sur la glace. Pour le malheur de la dame, cette glace me réfléchissait en entier, et le mari voit très distinctement qu'elle me glisse une lettre que je cache de mon mieux… La jalousie lui monte au cerveau. Il avait son fusil à la main; il me couche en joue, et me dit d'un air furieux: "La lettre, ou tu es mort. — Vous êtes fou, lui dis-je, et quand même j'en aurais une, une imprudence coupable pourrait seul vous la donner, car cet écrit ne vous serait pas destiné, et vous devriez vous épargner de le voir. — Point de conseils; la lettre, ou trois balles dans le corps." Je n'avais rien mis dans celui de la dame: je ne crus pas devoir attendre les représailles du mari… Je me lève, je lui présente la lettre, et je pousse la femme dans son cabinet, car elle avait l'imprudence de ne pas bouger.

La lecture en apprit au mari plus qu'il n'aurait voulu, et il se reconnut de la manière la plus claire chevalier du croissant. C'était un homme très violent avec les dehors les plus flegmatiques. Il prit sur-le-champ son parti et me demanda le secret. Les chasseurs arrivèrent; on ne s'aperçut de rien: il donna à sa femme tous les noms d'amitié qu'il lui prodiguait dans la conversation… Je ne revenais pas de mon étonnement.

Cependant, je n'ai jamais aimé les colères froides, et vous allez voir que j'avais raison de craindre. Partout où monsieur rencontrait ma dame seule, les chaises, les fauteuils lui servaient d'armes pour l'assommer. Rentrait-on dans le salon… "Mon coeur, m'amour, mon ange!…" Comme sa digne moitié ne s'accommodait nullement de ce jeu-là, qu'elle n'était point bornée et qu'elle ne manquait pas d'esprit, elle nous fit cacher un beau matin dans sa chambre à coucher, trois femmes de ses amies, et moi troisième homme. Monsieur arriva, la battit comme plâtre… A ses cris nous sortîmes, et comme les femmes se soutiennent, je vous laisse à penser si la scène fut complète… Sur-le-champ l'on monte en carrosse, et l'on conduit madame chez la mère de son mari. Cette mère, vieille janséniste, avait un faible infini pour sa belle-fille et fort peu d'amitié pour monsieur son fils qui n'avait pas l'honneur de penser comme elle.

C'était sur cette connaissance que la petite diablesse avait formé son plan. "Maman, lui dit-elle, je viens me jeter entre vos bras. Depuis un an, je souffre le martyre avec mon mari; il faut vous l'avouer, je suis ce qu'il appelle janséniste; il me maltraitait continuellement, enfin, il a saisi une lettre que j'écrivais à un saint ecclésiastique qui m'entretient dans mes bons sentiments. Comme je parle à coeur ouvert à mon directeur, les plaintes que je faisais ont irrité mon mari; il a porté l'audace jusqu'à m'accuser d'un commerce criminel. Depuis ce malheureux jour, il m'assomme de coups en particulier, et pousse l'hypocrisie jusqu'à m'embrasser en public. Ces trois dames en sont témoins; trois hommes d'honneur le sont de même; si vous ne me sauvez pas, je suis perdue, je n'ai plus qu'à me livrer à mon désespoir… (les larmes coulent et arrosent le récit, que les dames confirment.) — Ah! le coquin, l'infâme! répond la belle-mère… Ma fille, restez chez moi; je me charge de votre affaire, et si le malheureux est assez hardi… Il suffit." Ce n'était pas tout. Il fallait retirer la lettre des mains du mari; elle faisait preuve très convaincante. La jeune femme le persuade à sa belle-mère, qui mande à son fils de la lui envoyer par le même exprès qui lui porte son ordre ou qu'il sera déshérité dans les vingt-quatre heures. Il connaissait sa mère; il en attendait quarante mille livres de rente; il fallut obéir, mais il accompagna le texte d'une glose fulminante… Vaine précaution! La vieille crut faire la plus belle action du monde de remettre tout à sa belle-fille. (comment se méfier d'une janséniste!) Celle-ci voulut lire; on lui imposa silence. "Eh bien! ma bonne maman, jetons tout cela au feu. — Quoi, ma fille, anéantir ces sottises! Vous avez trop d'égards pour ce drôle-là. — Maman, il est votre fils, il est mon mari et je l'aime toujours." D'Obricourt, furieux, invoque mon témoignage; moi, je dis que je ne savais rien, que j'avais bien eu une lettre, mais que j'ignorais ce qu'elle contenait… Ce ne fut pas tout; il y eut séparation, et la mère, qui vient de mourir, assure vingt mille livres de rente à sa belle-fille, indépendante de monsieur son époux.

Las de fesser des lièvres et de tuer des lapins, plus fatigué encore du ton des campagnards, je m'enfuis sur les bords de la Somme. Là, un antique château bien noir, bien triste, bien vilain, atteste que depuis l'an treize cent, il est le logis des hibous et des chouettes du canton. Le vieux baron qui l'habite ne déroge point à si bonne compagnie; son humeur est revêche, sa figure hideuse, son corps usé… Pour de l'esprit, son arbre généalogique l'a dispensé d'en avoir. Grand liseur de gazettes, grand politiqueur, se faisant monseigneuriser par ses valets, par un curé, qui, ainsi que lui, sait, pour toute érudition, marquer un cent de piquet, mangeant peu, dormant moins, et jaloux comme un tigre d'une jolie personne que trois mots de latin avaient baronisée.

La baronne, comme dit la chanson, voudrait bien qu'on la ramone. Le baron, qui ne le peut, dit qu'il ne le veut; et c'est pour cette bonne oeuvre que j'arrive céans. Je veux bien t'avouer encore, à toi de mes secrets le grand dépositaire, que l'on m'a dit que le vieux coquin avait de l'or, mais beaucoup, et que l'espérance d'en palper quelque portion me fait braver ennui, dégoûts, tempêtes.

Le baron me reçoit mal et j'agis comme si je le trouvais bien. Sa femme joue la dignité, fait la précieuse et tant soit peu l'ours; mais le mari, qui m'observait, me traita bientôt mieux. Je lui apportais vingt recueils de nouvelles; pendant qu'il les feuilletait, je puis te peindre la belle.

Une brune piquante, un teint coloré, de jolis yeux bien noirs où le foutre pétille; la bouche très fraîche, des dents que le pain de seigle rend fort blanches; ni grande ni petite; la taille ramassée en jument poulinière de l'avant-main; un peu tétonnière, mais cela est dur, blanc et bien tourné; la croupe normande; point trop de boyau; le montoir facile; la jambe fine comme une biche et le sabot charmant. Tous ces appas-là n'ont pas vingt ans; en conséquence, cela est très foutable. Au reste, ridicule dans sa parure, gauche dans son maintien, guindée dans ses propos, mais ses regards promettent du dédommagement et elle prouve dans le tête-à-tête qu'elle n'est sotte que par contrainte.