Vous ne connaissez pas, mon ami, les républiques femelles, dont l'abbesse est comme le doge. La plupart des filles qui les composent ont été enrôlées malgré elles dans la milice céleste; on les a faites épouses d'un être immatériel, et les charmes de la contemplation ne détruisent pas en elles la corporalité. Il en résulte dans la jeunesse une révolte des esprits charnels, un conflit de juridiction entre les sens et la raison, entre le créateur et la créature, où souvent la faiblesse humaine est obligée, comme Pilate, de s'en laver les mains. Tout cela ne fait que tromper les passions, irriter les désirs, les allumer davantage… De là les nerfs, les spasmes, etc., etc. Dans la vieillesse, on est pie-grièche, colère, âpre, grondeuse. De là encore les inspirations, les apparitions et toutes les folies que les uns ont brûlées, les autres canonisées… Cela n'est point de mon grave sujet.

On ne peut pas toujours prier, il faut médire, pendre son prochain par les pieds et par la tête, le tout pour son bien et la plus grande gloire de Dieu. Les confesseurs sont surtout un grand objet. S'ils sont deux, le bercail est partagé et chaque parti hait cordialement son adversaire; s'il n'y en a qu'un, jalousies, rivalités, fureurs. — Quoi! pour un vieux moine? — Oui, pour un vieux moine; car, avec sa figure de singe, toujours est-il du bois dont on les fait; on se mange, on se dévore, on s'empoisonnerait pour lui… Enfin, mon cher, dans ces séjours de paix et d'innocence, on goûte en paradis les douceurs de l'enfer.

Que serait-ce donc si je peignais les amours des jardiniers?… Les ruses pour faire entrer des amants? Les horreurs du despotisme que les vieilles discrètes exercent sur les pauvres enfants qu'on leur a livrées? Que serait-ce si, te racontant mille scènes dignes de l'Arétin, je t'effrayais de la corruption que ces demoiselles vont puiser, jusqu'au moment où on les marie, dans ces lieux consacrés à la vertu et prostitués aux vices?

Et que serait-ce encore si je te traçais les scènes de désespoir qui se passent dans le secret et le silence? Les brigues, les trahisons, les complots, tout ce que doit nécessairement enfanter la contrainte, la servitude et la barbarie?… Non, tu m'accuserais d'humeur… A la vérité, j'eus quelque sujet d'en prendre.

Déjà l'on murmurait; le conseil des discrètes s'était assemblé; on glosait sur l'abbesse, qui, trop absolue peut-être, voulait que l'on respectât ses goûts et ses plaisirs. Les révérendes mères, sans cesse aux écoutes, gênaient les miens. Toute la jeunesse, rigoureusement observée, n'osait plus se livrer à mes empressements; je m'aperçus que ces vieilles bougresses me regardaient comme le bouc émissaire. Le père en Dieu conduisait tout, mais sourdement, depuis que j'avais menacé sa révérence de la faire rouer de coups par mes valets, sauf à la guérir par six mois de séminaire; des lettres anonymes, péchés mignons des prêtres, se répandirent. L'abbesse faisait tête à l'orage; je lui devenais plus cher par la crainte de me perdre… Hélas! le coup était porté. On avait fait passer des plaintes à monseigneur; il était bête, portait un large chapeau, des cheveux plats comme sa figure, et cachait sous un maintien double et cafard une âme ecclésiastique et traîtresse; sa réponse fut tonnante: il annonçait sa venue pour remettre l'ordre dans une maison où l'esprit de Bélial s'était introduit… Je voulais l'attendre; ma chère abbesse me fit concevoir que je la perdrais, et je partis chargé d'or et de sucre.

Depuis six semaines, je n'avais pas vu mes gens; ils s'étaient arrangés avec les tourières, et je leur trouvai un embonpoint édifiant; je tournai mes regards vers les clochers où je laissais bien des yeux en pleurs… ils se perdirent dans les airs ainsi que mes regrets.

Je ne fis que passer à Paris, pour déposer tous les présents dont j'étais comblé, et repartis pour la Picardie, afin d'achever en province la belle saison. N'attendez pas, mon ami, que j'aille dans quelque ville; non, je les ai fréquentées autrefois, et ma curiosité est rassasiée; j'y ai trouvé les mêmes vices que dans la capitale, avec cette différence qu'ils sont plus ridicules et moins aimables. Là c'est un conseiller d'élection, si vous voulez, qui joue la gravité d'un chancelier; les honneurs du pavé lui sont dus. Dans le cercle, on ambitionne de faire sa partie; il sourit aux femmes, dédaigne les hommes, ricane, tranche, décide… Il veut être fat, il n'est qu'un sot.

Ici, monsieur le receveur du grenier à sel, ou quelque seigneur de l'intendance, fait le petit fermier général, appelle tout le monde mon ami, vante son cuisinier, fait grosse chère, rit aux éclats, patine ses voisines, débite des nouvelles qu'il tient de la cour, et promet sa protection auprès des valets de chambre d'un ministre qu'il appelle secrétaires.

On y voit, tout comme à Paris, la femme d'un marchand mettre en diamants sur sa tête des fonds presque aussi forts que ceux qu'il a dans le commerce, étaler un pied de rouge, porter des plumes, des chapeaux, dire piseons et grasseyer.

On y voit des précieuses, des dévotes, des femmes à prétentions, et tout cela putains comme chez nous. On y voit enfin tout ce que je me suis lassé d'y voir, et qui ne me paierait pas de mon ennui… je vais donc dans des lieux champêtres prendre la nature sur le fait, dévaliser quelque château, et démanteler quelque dame de paroisse à croupe large et rebondie.